
[Le texte qui suit, constituant la première partie de l’étude du hiéromoine Séraphime Rose sur le Bienheureux Augustin, doit être lu avec intérêt non seulement parce qu’il rétablit la juste mesure orthodoxe dans une question – celle de l’augustinisme – trop souvent traitée d’une façon polémique, mais surtout en ce que Père Séraphime l’utilise pour montrer plus largement dans quel esprit d’humble sobriété l’homme “occidental” (par son éducation) doit approcher l’Eglise Orthodoxe et en être approché, se remémorant les paroles de l’Acathiste à Notre Très Doux Seigneur Jésus Christ, au 10° kondakion :
Voulant sauver le monde, Orient des orients, Tu es venu dans le sombre occident de notre nature, et Tu T’es humilié jusqu’à la mort. C’est pourquoi Ton Nom est exalté au dessus de tout nom, et de toute race au ciel et sur terre Tu entends : alléluia ! ]
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Par l’action providentielle de Dieu, l’Eglise Orthodoxe, de nos jours, est revenue en Occident qui l’avait quittée il y a 900 ans. Essentiellement le travail inconscient des émigrés des pays orthodoxes au départ, ce mouvement s’est avéré par la suite une grande opportunité pour les peuples occidentaux eux-mêmes : en quelques décades, ce mouvement de conversion de l’Occident à l’Orthodoxie s’est accru et est devenu actuellement un phénomène commun.
L’ Orthodoxie a ainsi graduellement planté ses nouvelles racines en Occident, elle y est devenue une nouvelle fois “indigène “ pour ces contrées occidentales, les nouveaux convertis redécouvrent tout naturellement l’héritage orthodoxe occidental des débuts, et tout particulièrement celui des Saints et des Pères des premiers siècles du Christianisme qui, pour la plupart, ne sont en rien inférieurs à leurs contemporains vivant en Orient à la même époque, et qui tous respirèrent l’air et dispensèrent le parfum du véritable Christianisme perdu plus tard si tragiquement par l’Occident. L’amour et la vénération de l’Archevêque Jean Maximovitch ( mort en 1966 et glorifié en 1994 par l’Eglise Orthodoxe Russe Hors-Frontières) pour ces saints occidentaux a puissamment contribué à réveiller l’attention qu’on leur porte et a facilité leur “réintégration” dans le domaine commun de l’Orthodoxie, comme il en était à leur époque.
Pour la plupart des saints occidentaux, cela n’a jamais posé de problème; la redécouverte de leurs écrits et de leur vie le confirme. Quelle joie tout simplement pour les chrétiens orthodoxes de réaliser que l’esprit du Christianisme oriental habitait totalement ces saints et remplissait alors une si grand part de l’Occident. Vraiment, cette redécouverte présage bien du développement continu d’une Orthodoxie saine et équilibrée en Occident.
Mais, concernant quelques uns des Pères occidentaux, il y eut certaines “complications”, liées surtout aux disputes dogmatiques des premiers siècles chrétiens. L’appréciation de ces Pères a différé entre l’Orient et l’Occident et pour les chrétiens orthodoxes, il est essentiel de connaître à leur égard le point de vue orthodoxe et non pas celui plus tardif du Catholicisme romain.
En Occident, le plus éminent de ces Pères “controversés” est, sans l’ombre d’un doute, le Bienheureux Augustin, Evêque d’Hippone en Afrique du Nord. Considéré en Occident comme l’un des Pères de l’Eglise les plus importants, et comme suprême “Docteur de la Grâce” il a toujours été regardé avec quelques réserves par l’Orient. De nos jours, surtout parmi les occidentaux convertis à l’Orthodoxie, deux tendances extrêmes et opposées se manifestent à son égard.
Pour l’une, influencée par l’estimation du Catholicisme romain, Augustin revêt comme Père de l’Eglise une importance bien supérieure à celle que l’Orthodoxie lui a accordée dans le passé; tandis que la seconde préfère sous-estimer sa qualité d’orthodoxe, certains même allant jusqu’à le qualifier d’“hérétique”. Ces deux tendances sont occidentales et n’ont pas de racine véritable dans la tradition orthodoxe. Le regard de l’Orthodoxie sur lui, tel qu’il a prévalu constamment au cours des siècles chez les Saints Pères orientaux et également, (pour les premiers siècles) occidentaux, ne tombe dans aucun de ces deux extrêmes, mais constitue une appréciation équilibrée qui prend en considération aussi bien sa grandeur indiscutable que ses erreurs.
Dans ce qui suit, nous établirons un bref résumé de l’évaluation orthodoxe du Bienheureux Augustin, mettant en lumière l’attitude à son égard de plusieurs Pères saints, et nous n’entrerons dans le détail de ses enseignements controversés que lorsque cela sera nécessaire pour éclaircir la position orthodoxe envers lui. Cette étude nous permettra également de caractériser plus généralement l’approche orthodoxe de ces figures “controversées”. Lorsque les dogmes orthodoxes sont directement attaqués, l’Eglise Orthodoxe et ses Pères ont toujours répondu immédiatement et d’une manière décisive, avec des définitions dogmatiques exactes, en anathématisant ceux qui pensaient ou croyaient faussement; mais lorsque la matière de la controverse (même sur des sujets dogmatiques ) est une différence d’approche, voire une extrapolation, une exagération ou une erreur bien-intentionée, l’Eglise a toujours conservé une attitude modérée et conciliante.
L’attitude de l’Eglise envers les hérétiques est une chose, son attitude envers les Pères saints qui semblent avoir erré sur tel ou tel point, en est une autre. C’est ce que nous allons voir plus en détail.
La controverse sur la Grâce et le libre-arbitre
La plus virulente des controverses autour du Bienheureux Augustin, à la fois durant et après sa propre vie, fut celle qui concerne la Grâce et la libre volonté. Sans doute, le Bienheureux Augustin fut-il conduit à une distorsion de la doctrine orthodoxe sur la Grâce par un certain surrationalisme qu’il possédait en commun avec la mentalité latine, à laquelle il appartient par culture sinon par le sang ( “par le sang”, car il était Africain et possédait ce quelque chose du “cœur” émotionnel des gens du midi). Le philosophe russe orthodoxe du XIXème siècle Ivan Kireievsky a bien résumé le point de vue orthodoxe sur ce fait qu’il considère comme un des côtés les plus déficients de la théologie du Bienheureux Augustin : «Aucun parmi les anciens ou modernes Pères de l’Eglise ne montre autant d’amour pour l’enchaînement logique des vérités que le Bienheureux Augustin…… Certains de ces ouvrages sont, en somme, une simple chaîne en acier de syllogismes, inséparablement joints anneau par anneau. Peut-être à cause de cela fut-il parfois emporté trop loin, ne remarquant pas l’œil interne unilatéral de sa pensée à cause de cette logique extérieure; si bien que lui-même, dans les dernières années de sa vie, réfuta certaines de ses premières énonciations» (1).
Concernant la doctrine de la Grâce en particulier, l’évaluation la plus concise de l’enseignement d’Augustin et de ses déficiences est peut-être celle de l’Archevêque Philarète de Tchernigov dans son manuel de Patrologie: « Lorsque les moines de Hadrumetum (en Afrique) faisaient remarquer à Augustin que, selon son enseignement, l’obligation de l’ascétisme et de l’auto-mortification ne leur était pas demandée, Augustin sentit la justesse de la remarque et commença à répéter plus souvent que la Grâce ne détruit pas la liberté humaine; mais une telle expression de son enseignement ne changea rien essentiellement à la théorie d’Augustin, et ses tout derniers ouvrages n’étaient pas en accord avec cette pensée. Ainsi, en tant qu’accusateur de Pélage, Augustin est sans aucun doute un grand Docteur de l’Eglise; mais dans la défense de la vérité, il n’était pas lui-même complet ni toujours fidèle à cette vérité.” (2)
Plus tard les historiens ont insisté sur les points de désaccord entre le Bienheureux Augustin et Saint Jean Cassien, contemporain en Gaule d’Augustin et qui dans ses célèbres Institutions et Conférences donna pour la première fois en latin la doctrine orientale complète et authentique de la vie monastique et spirituelle et fut le premier en Occident à critiquer l’enseignement du Bienheureux Augustin sur la Grâce. Toutefois, les historiens n’ont souvent pas suffisamment vu la profonde base d’accord qui existait entre eux deux. Certains historiens modernes (A. Harnack, O. Chadwick) ont essayé de corriger cette étroitesse d’esprit en montrant l’“influence” supposée d’Augustin sur Cassien; et ces observations, bien qu’elles soient également exagérées, nous rapprochent pourtant un peu plus de la vérité. Probablement Saint Cassien n’aurait-il pas parlé avec tant d’éloquence et si en détail sur la Grâce Divine si Augustin n’avait de son côté déjà enseigné son point de vue sur la question.
Mais la chose importante à garder en mémoire est que le désaccord entre Cassien et Augustin n’était pas un désaccord entre un Père orthodoxe et un hérétique ( comme cela l’était par exemple entre Augustin et Pélage ), mais celui de deux Pères orthodoxes qui divergeaient seulement quant aux détails dans leur présentation de la seule et même doctrine. Ensemble Saint Cassien et le Bienheureux Augustin enseignèrent la doctrine orthodoxe de la Grâce et du libre-arbitre contre l’hérésie de Pélage; mais l’un le fit avec la complète profondeur de la tradition théologique orientale, tandis que l’autre fut conduit à certaines distorsions dans le même enseignement, dues à son approche hyper-logique.
Chacun sait que le Bienheureux Augustin fut l’opposant le plus déclaré, en Occident, à l’hérésie de Pélage, qui niait la nécessité de la Divine Grâce pour le salut; mais peu semblent être conscients que Saint Cassien (dont les enseignements furent injustement présentés par les érudits catholiques-romains comme étant “Semi-Pélagiens”) fut lui-même un non moindre ennemi de Pélage et de sa doctrine. Dans son dernier livre, Contre Nestorius, Saint Cassien rapproche et relie très clairement les enseignements de Nestorius et Pélage (tous deux condamnés par le Troisième Concile Œcuménique d’Ephèse en 431) et les fustige tous deux d’une manière véhémente, accusant Nestorius de “tomber dans des impiétés si dangereuses et blasphématoires que tu sembles par ta folie surpasser Pélage lui-même, qui surpasse quasiment tout le monde en matière d’impiété “ (Contre Nestorius, V,2 ).
Toujours dans ce livre, Saint Cassien cite en entier le document du presbytre pélagien Leporius d’Hippone dans lequel ce dernier reconnaît publiquement son hérésie; ce document, qui, note St Cassien, contient la “confession de foi de tous les Catholiques” contre l’hérésie de Pélage, fut approuvé par les évêques d’Afrique (Augustin inclus) et fut probablement rédigé par Augustin lui-même, personnellement responsable de la conversion de Leporius (Contre Nestorius, I, 5 -6). Dans un autre passage du même livre (VII, 27), Saint Cassien qualifie le Bienheureux Augustin comme étant l’une des principales autorités patristiques sur la doctrine de l’Incarnation (mais avec une qualification qui sera précisée plus bas). A l’évidence, dans la défense de l’Orthodoxie, et en particulier contre l’hérésie pélagienne, Cassien et Augustin étaient du même côté, c’est seulement par quelques détails dans leur défense qu’ils différèrent.
L’erreur fondamentale d’Augustin fut sa sur-évaluation de la place de la Grâce dans la vie chrétienne, et sa sous-évaluation de la place de la libre volonté. Il fut amené à exagérer, comme l’a bien montré l’Archevêque Philarète, par sa propre expérience de la conversion, jointe à son esprit latin hyper-rationnel, qui le poussèrent à vouloir définir cette question trop précisément. Cependant, Augustin ne nia pas vraiment pour autant la libre volonté; en fait, si on le questionnait, il était toujours prêt à la défendre et à censurer tous ceux qui “exaltent la Grâce jusqu’à nier la liberté du vouloir humain et, ce qui est plus grave, assurent qu’au jour du Jugement Dieu ne rendra pas à chaque homme selon ses actes” (Lettre 214 à l’abbé Valentinus de Hadrumetum). Dans certains de ses écrits sa défense du libre-arbitre n’est pas moins forte que celle de Saint Cassien. Dans son commentaire du Psaume 102 (v. 3 : Qui te guérit de toutes tes maladies), par exemple, Augustin écrit : « Il te guérira, mais tu dois vouloir être guéri. Il guérit entièrement même celui qui est infirme, mais pas celui qui refuse la guérison».
En soi, le fait qu’Augustin fut lui-même un Père monastique de l’Occident, fondant sa propre communauté de moines et de moniales, et écrivant des règles monastiques influentes, montre avec certitude que, dans la pratique, il reconnut la signification de la lutte ascétique, impensable sans le libre vouloir de l’ascète. D’une manière générale, et tout spécialement lorsqu’il doit donner des conseils pratiques à des lutteurs chrétiens, Augustin enseigne, certes, la doctrine orthodoxe de la Grâce et du libre-arbitre, autant qu’il peut le faire dans les limites de son point de vue théologique.
Mais dans ses derniers traités, spécialement les traités anti-pélagiens qui prirent les dernières années de sa vie, lorsqu’il entame une discussion logique sur la question globale de la Grâce et du libre-arbitre, il tombe souvent dans une défense exagérée de la Grâce qui semble ne laisser qu’une toute petite place à la liberté humaine. Faisons ici une confrontation contrastée de son enseignement avec celui pleinement orthodoxe de Saint Jean Cassien:
Dans son livre Sur le Blâme et la Grâce , écrit en 426 ou 427 pour le moine Hadrumetum, le Bienheureux Augustin note : « Oserais-tu dire que, même lorsque le Christ prie pour que la foi de Pierre ne puisse tomber, elle serait quand même tombée si Pierre l’avait voulu faire tomber ? Comme si Pierre pouvait, d’une certaine manière, vouloir autrement que ce que le Christ avait souhaité pour lui » (ch.17). Il y a ici une exagération évidente, on sent que quelque chose manque dans la description augustinienne de la réalité de la Grâce et du libre-vouloir. Saint Jean Cassien, dans ces mots sur l’autre chef des Apôtres, Saint Paul, nous fournit cette “dimension manquante” : « Il dit : Et sa Grâce en moi ne fut point vaine, mais j’ai travaillé plus abondamment qu’eux tous, et encore pas moi, mais la Grâce de Dieu avec moi. ( I Cor. 15:10). Lorsqu’il il dit j’ai travaillé , il montre l’effort du vouloir personnel , quand il dit encore pas moi, mais la Grâce de Dieu, il met en valeur la Divine protection; quand il dit avec moi , il affirme que la Grâce coopère avec lui lorsqu’il n’est pas paresseux ou inattentif, mais travailleur et produisant un effort. » (Conférences, XIII, 1)
La position de Cassien est équilibrée, mettant en lumière ensemble la Grâce et la liberté ; la position d’Augustin est unilatérale et incomplète, grossissant sans nécessité la Grâce et exposant ainsi ses propos à leur exploitation ultérieure par des penseurs qui ne réfléchissaient plus du tout en termes orthodoxes et pouvaient dès lors concevoir, comme les Jansénistes du XVII ° siècle, une “Grâce irrésistible” que l’homme est contraint d’accepter, qu’il le veuille ou non.
Une exagération semblable fut faite par Augustin au regard de ce que les théologiens latins appelèrent tardivement “la Grâce préventive”, la Grâce qui “prévient” ou “vient avant” et inspire la venue de la foi chez l’homme. Augustin admet qu’il a lui-même parfois pensé de façon erronée sur ce sujet, avant son ordination comme évêque : « J’étais dans une erreur similaire, pensant que la foi, par laquelle on croit à Dieu n’est pas un don de Dieu, mais qu’elle est en nous par nous-mêmes, et que c’est par elle que nous obtenons les dons de Dieu, par elle que nous pouvons vivre avec tempérance, justesse et piété dans ce monde. Pour moi je ne réfléchissais pas que la foi était précédée de la Grâce de Dieu…mais ce à quoi nous avons dû consentir, lorsque nous fut prêché l’Evangile, j’ai pensé que cela venait de notre propre fait et nous arrivait de nous-mêmes. » (Sur la Prédestination des Saints – ch.7)
Cette erreur de jeunesse d’Augustin est en fait pélagienne, et le résultat d’une surrationnalité, dans la défense du libre arbitre, en en faisant quelque chose d’autonome, et non qui coopère avec la Grâce de Dieu; mais il attribue cela d’une manière incorrecte à Saint Jean Cassien (qui fut également à tort accusé en Occident d’enseigner que la Grâce de Dieu est donnée selon le mérite humain), et Augustin lui-même tomba ensuite dans l’exagération opposée qui consiste à attribuer tout, dans l’éveil de la foi, à la Grâce divine.
L’enseignement véridique de St Cassien, qui est l’enseignement de l’Eglise Orthodoxe, fut ressenti par la mentalité latine comme une sorte de mystification. C’est ce que nous voyons chez un compagnon du Bienheureux Augustin en Gaule, Prosper d’Aquitaine, qui fut le premier à attaquer Saint Cassien directement.
Ce fut à Prosper ainsi qu’à Hilaire (non pas Saint Hilaire d’Arles qui était en communion avec Saint Cassien) qu’Augustin envoya les deux tomes définitifs de son traité anti-pélagien, Sur la prédestination des Saints et Sur le don de Persévérance ; dans ces traités, Augustin critique les idées de Saint Cassien telles qu’elles lui furent sommairement présentées par Prosper. Après la mort d’Augustin en 430, Prosper devint le champion de son enseignement dans les Gaules, et son premier acte majeur fut d’écrire un traité Contre l’auteur des Conférences (Contra Collatorum), également connu sous le nom Sur la Grâce de Dieu et du Libre-Arbitre. Ce traité n’est rien d’autre qu’une réfutation point par point de la fameuse treizième Conférence de Saint Cassien, dans laquelle la question de la Grâce est traitée le plus en détail.
Dès les toutes premières lignes, il est clair que Prosper est profondément offensé que son maître ait été ouvertement critiqué en Gaule : « Il y en a certains assez audacieux pour affirmer que la Grâce de Dieu, par laquelle nous sommes Chrétiens, ne fut pas défendue correctement par l’évêque Augustin de sainte mémoire, et n’ont de cesse d’attaquer par des calomnies débridées ses livres contre l’hérésie pélagienne » (ch.1). Mais surtout, Prosper s’indigne de ce qu’il juge être une déconcertante “contradiction” dans l’enseignement de Saint Cassien; et sa perplexité à ce sujet (puisqu’il est un fervent disciple d’Augustin) nous révèle en quoi consiste l’erreur d’Augustin.
Prosper trouve que, dans une partie de sa treizième Conférence , Saint Cassien enseigne correctement à propos de la Grâce (et particulièrement sur la “Grâce prévenante“), tout juste comme le Bienheureux Augustin. « Cette doctrine n’était pas, au début de la controverse, en désaccord avec la piété véritable, et n’aurait desservi qu’une juste et honorable approbation si elle n’avait pas, dans sa dangereuse et pernicieuse progression, dévié de sa rectitude initiale. Car, après l’exemple du fermier qui est pour lui l’image de celui qui vit sous la Grâce et dans la foi, et pour lequel le travail est stérile tant qu’il n’est pas aidé en toute chose par le secours divin, il a exposé la position vraiment catholique, disant : “De cela on déduit clairement que le commencement non seulement de nos actes, mais encore de toutes nos bonnes pensées, vient de Dieu. Il est Celui qui nous inspire le commencement d’une sainte volonté et nous donne la puissance et la capacité d’obtenir ces choses que nous désirons légitiment ” … A nouveau, plus loin, lorsqu’il a enseigné que tout zèle pour la vertu requiert la Grâce de Dieu, il a ajouté à juste titre : “De même que nous ne pouvons désirer toutes ces choses sans l’inspiration de Dieu, également elles ne peuvent en aucun cas sans Son aide être amenées à leur achèvement.” (Contra Collatorum, ch 2: 2)»
Puis, après ceci et d’autres citations semblables qui vraiment révèlent Saint Cassien comme un Docteur de l’universalité de la Grâce non moins éloquent que le Bienheureux Augustin (ce qui fait dire à certains qu’il fut influencé par Augustin), Prosper continue : «A ce point, par une sorte de contradiction obscure, il introduit une proposition qui enseigne que beaucoup viennent à la Grâce sans elle, et aussi que certains tirent des dons de leur libre arbitre le désir de chercher, de demander et de frapper à la porte…. » (ch.2: 4) [C’est-à-dire qu’il accuse ici Saint Cassien d’être tombé dans l’erreur même que le Bienheureux Augustin reconnait avoir commise dans ses premières années] « Ô Professeur catholique, pourquoi délaisses-tu ton devoir, pourquoi te tournes-tu vers l’obscurité ombrageuse de la falsification et quittes-tu la lumière de la vérité claire ?…De ta part il n’y a accord complet ni avec les catholiques ni avec les hérétiques. Ces derniers considèrent les commencements pour toute œuvre juste de l’homme, comme provenant de son libre-vouloir, tandis que nous (“catholiques”, c’est-à-dire “orthodoxes”) croyons fermement que les origines des bonnes pensées jaillissent de Dieu. Tu as trouvé une troisième variante, informe, inacceptable à la fois pour les deux camps, par laquelle tu n’obtiendras jamais un accord quelconque avec les ennemis ni non plus ne conserveras une quelconque entente avec nous » (chapitres.2 : 5, 3 : 1).
C’est précisément cette “troisième variante informe” qui est la doctrine orthodoxe de la Grâce et du libre-arbitre , connue plus tard par le nom de synergie, c’est à dire la coopération de la divine Grâce et du libre arbitre humain, aucun d’entre les deux n’agissant indépendamment ou d’une manière autonome. Saint Cassien, fidèle à la plénitude de cette vérité, exprime parfois un côté de la question ( la liberté humaine ) et parfois l’autre (la divine Grâce); pour l’esprit hyper-rationnel de Prosper ceci est une “contradiction insondable”. Saint Cassien enseigne : « Qu’est-ce qui nous est dit d’autre, à travers toutes ces citations des Saintes Ecritures, que l’affirmation à la fois de la Grâce de Dieu et de la liberté de notre volonté, parce que même si, de son propre chef, un homme peut être conduit à la quête de la vertu, il reste toujours dans la nécessité du secours du Seigneur ? » (Conférence, XIII,9). « Quoi dépend de quoi, voilà un problème considérable : précisément, Dieu est-il miséricordieux envers nous parce que nous avons présenté les prémisses de notre bon vouloir, ou recevons-nous ces prémisses parce que Dieu est miséricordieux ? Beaucoup, raisonnant d’une façon unilatérale et affirmant plus que de juste, sont pris dans de nombreuses erreurs contradictoires » (Conférences, XIII,11). « Car la Grâce et le libre-arbitre semblent certes être contraires l’un à l’autre, mais l’un et l’autre sont en harmonie. Et nous en concluons que, par piété, nous devons les accepter ensemble, de peur qu’en ôtant l’un ou l’autre à l’homme, nous apparaissions comme violateurs de la règle de foi de l’Eglise » (Conférences, XIII,11).
Quelle profonde et sereine réponse à une question à laquelle les théologiens occidentaux (et pas seulement le Bienheureux Augustin) n’ont jamais été en mesure de répondre correctement ! Pour l’expérience chrétienne et en particulier pour l’expérience monastique en fonction de laquelle parle Saint Cassien, il n’existe pas de “contradiction” du tout dans la coopération entre la Grâce et la liberté humaine; c’est seulement la logique humaine qui y trouve une “contradiction” lorsqu’elle essaye de comprendre cette question d’une manière trop abstraite et séparée de la vie. La manière même dont le Bienheureux Augustin, à l’opposé de Saint Cassien, exprime la difficulté de cette question, révèle la différence de profondeur dans leurs réponses.
Augustin reconnaît tout simplement que c’est « une question qui est très difficile et intelligible à peu de personnes » (Lettre 214, à l’abbé Valentinus de Hadrumetum ), indiquant par là que, pour lui, c’est un puzzle intellectuel; tandis que pour Saint Cassien, c’est un profond mystère dont la vérité nous est démontrée par l’expérience de la vie. A la fin de sa treizième Conférence , Saint Cassien indique qu’il suit dans sa doctrine « tous les Pères de l’Eglise universelle qui ont enseigné la perfection du coeur non par de vaines disputes verbales, mais vraiment par leurs actes » (une telle référence à de “vaines disputes” est la critique la plus extrême qu’il s’autorise dans son débat avec l’éminent Evêque d’Hippone); et il conclut toute sa Conférence sur la “synergie” entre la Grâce et la liberté par ces mots : «Si quelque autre subtile déduction de l’argumentation et du raisonnement humains semble s’opposer à cette interprétation, elle doit être évitée plutôt qu’être développée au détriment de la foi ; car le fait que Dieu œuvre dans toutes choses en nous et que poutant toutes ces choses peuvent être imputées au libre-arbitre, voilà ce que ne peut saisir entièrement l’esprit et la raison de l’homme » (Conférences, XIII,18).
La doctrine de la prédestination
La plus sérieuses des exagérations dans laquelle tomba le Bienheureux Augustin dans son enseignement sur la Grâce est dans l’idée de prédestination. C’est l’idée pour laquelle il est le plus souvent attaqué, et c’est cette idée-là dans ses œuvres, qui, énormément déformée, a produit les conséquences les plus terribles dans des esprits déséquilibrés que ne retenait plus l’orthodoxie de sa pensée en général. Nous devons garder en mémoire, cependant, que pour la plupart des gens, actuellement, le mot “prédestination” est compris dans le sens calviniste (nous verrons cela plus loin), et ceux qui n’ont pas étudié la question sont enclins parfois à accuser Augustin lui-même de cette monstrueuse hérésie. Cela doit être dit très clairement au début de cette discussion : le Bienheureux Augustin n’enseigna certainement pas la “prédestination” comme le comprenne de nos jours la plupart des gens; ce qu’il fit – comme pour le reste de sa doctrine sur la Grâce – c’est qu’il enseigna la doctrine orthodoxe de la prédestination d’une façon exagérée qui se prêtait facilement aux fausses interprétations.
Le concept orthodoxe de la prédestination se trouve dans l’enseignement de Saint Paul : Pour ceux qu’Il a connus par avance, Il les a aussi prédestinés à être conformes à l’image de Son Fils, …et ceux qu’Il a prédestinés, Il les a aussi appelés; ceux qu’Il a appelés, Il les a aussi justifiés, II les a aussi glorifiés. (Rom 8: 29-30).
Ici Saint Paul parlent de ceux qui ont été connus par avance et par avance établis (prédestinés) par Dieu pour la gloire éternelle. Cela doit être compris dans le contexte entier de l’enseignement chrétien, pour qui cette prédestination inclut également le libre choix de la personne de vouloir être sauvée; ici encore nous voyons le mystère de la synergie, la coopération de Dieu et de l’homme. Saint Jean Chrysostome écrit dans son Commentaire sur ce passage (Homélie 15 sur Romains) : « L’Apôtre parle ici de connaissance à l’avance afin que toute chose ne soit pas attribuée à l’appel … Car si l’appel seul suffisait, alors pourquoi ne serions-nous point tous sauvés? En conséquence, il dit que le salut des appelés est accompli non par l’appel seul, mais aussi par connaissance à l’avance, et l’appel de lui-même n’est pas par contrainte ou par force. Ainsi, tous furent appelés, mais tous n’obéirent pas ». Et l’Evêque Théophane le Reclus explique encore : « Concernant les créatures libres, la prédestination divine n’obstrue pas leur liberté et n’en fait point les exécuteurs involontaires de Ses décrets. Les actions libres, Dieu les prévoit comme libres; Il voit la course entière de la libre personne et la somme générale de ses actions. Et voyant cela; il décrète comme si cela avait déjà été accompli.…Ce n’est pas que les actions de la libre personne soient les conséquences d’une prédestination, mais que la prédestination elle-même est la conséquence des actes libres » (Commentaire sur l’Epître aux Romains, ch. 1 à 8 ).
Cependant, l’hyper-rationalité d’Augustin le pousse à tenter de scruter de trop près ce mystère et d’“expliquer“ ses apparentes difficultés par la logique ordinaire. ( Si quelqu’un est au nombre des “prédestinés”, a-t-il besoin de lutter pour son salut ? S’il n’en est pas, doit-il pour autant abandonner toute lutte ?) Nous ne devons pas le suivre dans ses raisonnements, sauf pour noter qu’il a lui-même senti la difficulté de sa position et trouvé souvent nécessaire de la justifier et d’atténuer son enseignement afin de ne pas être mal compris. Dans son traité Sur le Don de Persévérance, il note : « Et encore cette doctrine ne doit-elle pas être prêchée aux congrégations de manière à paraître à une foule inexpérimentée ou à des gens lents à comprendre, réfutée dans une certaine mesure par son prêche même.» (ch.57) Voilà assurément une manière remarquable de reconnaître la “complexité” de la doctrine chrétienne fondamentale ! La “complexité” de cette doctrine (qui, incidemment, est ressentie souvent par les convertis occidentaux à l’Orthodoxie, jusqu’à ce qu’ils acquièrent quelque expérience de la vie de tous les jours selon la foi orthodoxe), ne persiste que dans l’esprit de ceux qui ont voulu la “résoudre” intellectuellement; l’enseignement orthodoxe de la coopération de Dieu et de l’homme, de la nécessité du combat ascétique, et de la volonté certaine de Dieu que tous soient sauvés (I Tim. 2:4), est suffisant pour dissiper les complications inutiles qu’introduit la logique humaine dans cette question.
2ème partie
Les vues intellectualisées d’Augustin sur la prédestination, comme il s’en était lui-même bien rendu compte, avaient tendance à susciter des opinions erronées sur la grâce et le libre-arbitre, dans l’esprit de certains de ses auditeurs. Ces opinions commencèrent apparemment à devenir communes quelques années après la mort d’Augustin, et l’un des plus grands des Pères de la Gaule trouva nécessaire de les combattre. Saint Vincent de Lerins, le théologien du grand monastère insulaire des côtes méditerranéennes de la Gaule, réputé pour sa fidélité aux doctrines orientales en général, ainsi qu’à saint Cassien dans son enseignement sur la grâce en particulier, écrivit son Instruction (Commonitorium) en 434 pour combattre les “nouveautés profanes” de nombreuses hérésies qui avaient attaqué l’Eglise. Parmi ces nouveautés, il censura le point de vue d’un groupe qui « ose promettre dans leurs sermons que dans leur église – qui est juste leur petit cercle – on peut trouver une forme élevée, spéciale et totalement personnelle de la divine grâce, qui est divinement administrée sans aucune peine, zèle, ou effort de leur part, à toute personne appartenant à leur groupe, même si elles ne demandent, ne recherchent ni ne frappent à la porte. (2) Ainsi, soutenus par les mains des anges – c’est à dire, préservés par une protection angélique – ils ne heurtent jamais leur pieds contre la pierre – c’est à dire, ils ne peuvent être objet de scandale. » (Instruction, § 26).
Il existe un autre ouvrage de l’époque qui contient des critiques similaires, Les Objections de Vincent, peut-être l’œuvre du même Saint Vincent de Lérins. C’est une somme de “déductions logiques“ à partir d’énoncés du Bienheureux Augustin que tout Chrétien de foi juste doit evidemment rejeter : “Dieu est l’auteur de nos péchés”, “La pénitence est inutile au prédestiné à la mort”, “Dieu a créé une grande part de la race humaine pour la damnation éternelle”, etc…
Si les critiques de ces deux livres étaient dirigées contre Augustin lui-même (dont saint Vincent de Lérins ne mentionne pas le nom dans son Instruction), elles seraient manifestement malhonnêtes. Augustin n’enseigna jamais une telle doctrine de la prédestination, qui détruit tout simplement le sens-même de la lutte ascétique; il trouva lui-même nécessaire, comme nous l’avons vu, de s’inscrire en faux contre ceux qui “exaltent la grâce à une telle ampleur qu’ils dénient la liberté du libre-arbitre humain” (Lettre 214 ), et il aurait été très certainement du côté de saint Vincent contre ceux qui furent plus tard critiqués par ce dernier. En définitive, les critiques de saint Vincent sont tout à fait valables lorsqu’elles sont dirigées à juste titre contre les disciples extrémistes d’Augustin, ceux-là mêmes qui ont déformé son enseignement dans un sens non-orthodoxe, négligeant toutes les explications d’Augustin, et ont enseigné que la Divine Grâce est effective sans l’effort humain.
Malheureusement, cependant, il y a un point dans l’enseignement d’Augustin sur la Grâce, et en particulier sur la prédestination, où il tombe dans une erreur sérieuse qui a alimenté ces “déductions logiques” tirées de sa doctrine par les hérétiques. Du point de vue d’Augustin sur la grâce et la liberté, l’affirmation apostolique que Dieu désire que tous les hommes soient sauvés (I Tim.2 : 4) ne peut être vraie littéralement; si Dieu “prédestine” certains seulement à être sauvés, alors Il doit vouloir que seulement certains soient sauvés. Ici encore, la logique humaine échoue à comprendre le mystère de la vérité chrétienne. Mais Augustin, en accord avec sa logique, veut “expliquer” ce passage des Ecritures d’une manière compatible avec tout son enseignement sur la grâce; et ainsi il écrit : « Il “désire que tous les hommes soient sauvés” veut dire que tous les prédestinés sont compris par cette phrase, parce qu’il y a toute sorte d’hommes parmi eux » (Sur le Blâme et la Grâce , § 44). Ainsi il dénie réellement que Dieu désire que tous les hommes soient sauvés. Pire, il est entraîné si loin dans la cohérence logique de sa pensée qu’il enseigne même (bien que seulement dans des passages très courts) une prédestination “négative”, une prédestination à la damnation éternelle, quelque chose de totalement étranger aux Ecritures. Il parle clairement d’“une classe d’homme qui est prédestinée à la destruction” (Sur la Perfection et la Rectitude humaine , § 13), et de nouveau il dit : « A ceux qu’Il a prédestiné à l’éternelle mort, Il est également l’arbitre le plus juste de leur punition » (Sur l’ âme et son origine , § 16).
Mais ici encore, nous devons bien faire attention à ne pas lire dans les mots d’Augustin l’interprétation tardive qu’en tirera Calvin. Dans sa doctrine Augustin ne soutient absolument pas que Dieu détermine ou veut qu’un seul homme fasse le mal ; le contexte tout entier de sa pensée rend clair le fait qu’il ne croit pas à pareille chose, et il dénie souvent cette accusation spécifique, parfois avec une évidente exaspération. Ainsi, lorsqu’il rencontra l’objection contre lui que “c’est par sa propre faute que quelqu’un abandonne la foi, lorsqu’il se donne et consent à la tentation, ce qui est la cause de sa désertion de la foi” (ceci contre l’assertion que Dieu détermine un homme à perdre la foi), Augustin trouve qu’il n’est même pas nécessaire de répondre, excepté : « Qui dénie cela ? » (Sur le Don de Persévérance § 46). Quelques décennies plus tard le disciple du bienheureux Augustin, Fulgence de Ruspe, dans l’interprétation de son enseignement, écrit: « Dans nul autre sens, je suppose, ne doit être pris ce passage de saint Augustin où il affirme qu’il existe certaines personnes destinées à la destruction. C’est en regard de leur punition et non de leur fautes, non pas prédestinées pour le mal qu’elles ont injustement commis, mais pour le punition qu’elles souffriront en toute justice (Ad Mominium I, 1). » La doctrine augustinienne de la “prédestination à l’éternelle mort” n’affirme donc pas que Dieu veut ou détermine qu’un homme déserte la foi ou bien fasse le mal, ni non plus qu’il soit condamné à l’Enfer par l’arbitraire du vouloir Divin, excluant ainsi chez l’homme un libre choix du bien ou du mal. Elle affirme plutôt que Dieu veut la condamnation de ceux qui, de leur propre vouloir, font le mal. Cela, cependant, ne constitue pas l’enseignement orthodoxe, et la doctrine augustinienne de la prédestination, même avec toutes ses réserves, reste encore beaucoup trop susceptible d’égarer les âmes.
L’enseignement d’Augustin était connu bien avant que saint Cassien écrivît ses Conférences , et il est bien certain que ce dernier a Augustin à l’esprit lorsque, dans sa Treizième Conférence, il donne à cette erreur une réponse clairement orthodoxe : « Pour Celui qui ne veut pas que le moindre d’entre ses petits périsse, comment pouvons-nous imaginer sans blasphémer gravement qu’Il ne désire pas d’une manière générale que tous les hommes soient sauvés, mais seulement quelques uns d’entre eux ? Ceux qui alors périssent, périssent contre Son désir (Conférences XIII, 7) ». Augustin n’aurait pas été capable d’accepter une telle doctrine, parce qu’’il avait faussement absolutisé la grâce et n’aurait pu en aucun cas concevoir quelque chose qui puisse arriver contre le vouloir Divin, mais dans la doctrine orthodoxe de la synergie, une place véritable est donnée au mystère de la liberté humaine, qui peut vraiment choisir de ne pas accepter ce que Dieu a voulu pour elle et ce à quoi Il l’a constamment appelée.
La doctrine de la prédestination (non pas dans le sens restrictif d’Augustin, mais dans le sens de la fatalité donné plus tard par les hérétiques) eut un futur déplorable en Occident. Il y eut au moins trois débordements majeurs: dans le milieu du cinquième siècle, le presbytre Lucidus enseigna une prédestination absolue à la fois pour le salut et la damnation, le pouvoir de Dieu forçant irrésistiblement certains au bien et d’autres au mal — bien qu’il se soit repenti finalement de sa doctrine après avoir été combattu par saint Fauste, Evêque de Rhegium (un disciple valeureux de saint Vincent de Lérins et de saint Cassien), et avoir été condamné par le concile provincial d’Arles aux environs de 475. Dans le neuvième siècle, le moine Saxon Gottschalk commença une nouvelle controverse, affirmant deux prédestinations “absolument semblables” (une pour le salut et une pour la damnation), déniant la liberté humaine aussi bien que le désir Divin de vouloir sauver tous les hommes, faisant ainsi lever une furieuse controverse dans l’empire franc.
Et pour finir, dans nos temps modernes, Luther, Zwingli, et tout spécialement Calvin enseignèrent la forme la plus extrême de prédestination : Dieu a créé certains hommes comme “vaisseaux de la colère” pour les péchés et la damnation éternelle, et le salut et la damnation sont octroyés par Dieu selon son bon plaisir sans prendre en compte les actions des hommes. Bien qu’Augustin lui-même n’ait jamais rien enseigné quelque chose de semblable à ces doctrines lugubres et tout à fait non-chrétiennes, il n’en reste pas moins que la source ultime de tout ceci est clair, et même l’Encyclopédie Catholique (3) l’admet : “La trace de l’origine du prédestinatianisme hérétique se retrouve dans une mauvaise interprétation et un mauvais entendement des vues de Saint Augustin relatives à l’élection éternelle et à la réprobation. Mais ce fut seulement après sa mort que cette hérésie s’étendit dans l’Eglise d’Occident, tandis que celle d’Orient était préservée de ces extravagances d’une manière remarquable” (vol XII, p.376). Si l’Orient fut préservé de ces hérésies, c’est justement, et rien n’est plus évident, par la doctrine correcte sur la grâce et la liberté que saint Cassien et les Pères d’Orient ont enseignée sans laisser aucune place à une quelconque “mauvaise interprétation” de cette doctrine.
Les exagérations du bienheureux Augustin dans son enseignement sur la Grâce furent donc très sérieuses et eurent de lamentables conséquences. N’allons pas, cependant, exagérer à notre tour en le trouvant coupable de ces vues extrêmes et manifestement hérétiques que lui ont imputées ses ennemis. Nous ne devons pas non plus faire peser sur lui toute la responsabilité dans l’émergence de ces hérésies; une telle attitude perdrait de vue la vraie nature du déroulement de l’histoire intellectuelle. Même le plus grand des penseurs ne peut exercer une influence dans un vide intellectuel : la raison pour laquelle le prédestinatianisme extrême s’est manifesté à différents moments en Occident (et non en Orient) ne fut pas, en premier lieu l’enseignement d’Augustin (qui servit seulement de prétexte et de prétendue justification), mais bien plutôt la mentalité hyper-rationnelle ou surlogique qui a toujours été présente dans les peuples occidentaux : dans le cas d’Augustin elle produisit des exagérations dans une pensée essentiellement orthodoxe, tandis que dans le cas de Calvin, par exemple, elle produisit une hérésie abominable chez quelqu’un qui était assurément très éloigné de l’Orthodoxie par sa pensée ou sa mentalité.
Si Augustin avait enseigné en Orient et parmi les Grecs il n’y aurait pas eu alors d’hérésie de la prédestination, ou au moins pas dans les proportions et les conséquences étendues qu’elle prit en Occident. Le caractère non rationaliste de l’esprit oriental n’aurait déduit aucune conséquence des exagérations d’Augustin, et en général lui aurait prêté moins d’attention que ne le fit l’Occident, voyant en lui ce que l’Eglise Orthodoxe continue de nos jours de voir en lui : un vénérable Père de l’Eglise, non sans occulter ses erreurs, et qui le place un peu derrière les Grands Docteurs Universels d’Orient et d’Occident.
Mais pour voir cela plus clairement, maintenant que nous avons examiné en détail la nature de son enseignement le plus controversé, tournons-nous vers les opinions que portent les Saints Pères d’Orient et d’Occident sur le Bienheureux Augustin.
Opinions au Cinquième Siècle en Gaule
L’opinion des Pères du cinquième siècle en Gaule doit être le point de départ de cette recherche, car c’est là que son enseignement sur la grâce fut en premier et le plus vivement mis en question. Nous avons vu l’acuité des critiques de l’enseignement d’Augustin (ou de ses disciples) par saint Cassien et saint Vincent de Lérins; mais alors, comment ceux-ci et d’autres à la même époque considéraient-ils Augustin lui-même? Pour répondre à cette question nous devons dire quelques mots de la doctrine de la grâce elle-même, et aussi voir comment les disciples d’Augustin furent amenés à modifier son enseignement dans leurs réponses aux critiques de saint Cassien et de ses disciples.
Les historiens de la controverse sur la grâce au cinquième siècle en Gaule n‘ont pas manqué de noter combien elle fut douce à comparer avec les disputes contre Nestorius, Pélage, et d’autres hérétiques notoires; elle fut toujours regardée comme une controverse à l’intérieur de l’Eglise, et non comme un conflit de l’Eglise contre les hérétiques. Jamais non plus personne n’a appelé Augustin un hérétique, et Augustin n’applique jamais ce terme à ceux qui le critiquent. Les traités composés “Contre Augustin” furent uniquement l’œuvre d’hérétiques (comme Julien qui professait le pélagianisme), et non celui de Pères orthodoxes.
Prosper d’Aquitaine et Hilaire, dans leurs lettres à Augustin l’informant des vues de saint Cassien et d’autres (publiées comme Lettres 225 et 226 dans les œuvres d’Augustin), notent que, tout en critiquant son enseignement sur la grâce et la prédestination, ils s’accordent totalement avec lui dans les autres domaines et sont de grands admirateurs de ses vues. Augustin, en retour, dans la publication de ses traités répondant aux critiques, se réfère à ceux qui le critiquent comme “ces frères nôtres dont votre pieux amour est soucieux”, et dont les vues sur la grâce “diffèrent considérablement des erreurs des Pélagiens” (Sur la Prédestination des Saints, § 2). Et dans la conclusion de son traité final il offre humblement son opinion au jugement de l’Eglise : « Laissons ceux qui pensent que je suis dans l’erreur considérer calmement encore et encore ce qui est dit ici, de peur que, par hasard, ils puissent eux-mêmes être trompés. Et lorsque, par le moyen de ceux qui lisent mes écrits, je deviens non seulement plus sage, mais même plus parfait, je reconnais la faveur de Dieu envers moi » (Sur le don de Persévérance, § 68). Le bienheureux Augustin ne fut vraiment jamais un “fanatique” dans l’expression de son désaccord doctrinal avec ses pairs chrétiens orthodoxes; et son ton généreux et gracieux fut généralement partagé par ses opposants sur la question de la grâce.
Saint Cassien lui-même, dans son livre Contre Nestorius , se réfère à Augustin comme à l’une des plus hautes autorités patristiques en ce qui concerne la doctrine de l’Incarnation du Christ, citant deux de ses ouvrages (VII, 27). Il est vrai qu’il ne se réfère pas à Augustin en des termes aussi élogieux que ceux utilisés pour saint Hilaire de Poitiers (“un homme paré de toutes les vertus et les grâces” § 24), pour saint Ambroise de Milan (“ce prêtre illustre de Dieu, qui ne quitta jamais la main de Dieu, qui brilla même tel un bijou au doigt de Dieu”, § 25), ou Jérôme “l’instructeur des Catholiques, dont les écrits brillent comme des lampes divines partout à travers le monde entier “, § 26). Il appelle Augustin simplement “le prêtre (sacerdos) d’Hippone Regiensis” et il ne fait aucun doute qu’il agit ainsi parce qu’il voit Augustin comme un Père possédant moins d’autorité que les autres. Quelque chose de similaire peut être vu plus tard dans les Pères orientaux qui distinguèrent entre le “divin” Ambroise et le “bienheureux” Augustin, et voilà pourquoi en vérité Augustin est encore appelé de nos jours “bienheureux” en Orient (une appellation qui sera expliquée plus loin). Mais le fait demeure que saint Cassien considérait Augustin comme une autorité sur les questions où le problème de la grâce n’entrait pas en compte, c’est-à-dire comme un Père orthodoxe et non comme un hérétique ni même comme une personne dont l’enseignement est douteux ou peut être négligé. De même, il existe une anthologie des enseignements d’Augustin sur la Divine Trinité et l’Incarnation qui nous est parvenue sous le nom de saint Vincent de Lérins : autre indice du fait qu’Augustin fut considéré comme professant l’Orthodoxie sur d’autres questions, même par ceux qui contestaient ses vues sur la Grâce.
Peu après la mort du bienheureux Augustin (début 430), Prosper d’Aquitaine fit un voyage à Rome et réclama au Pape Célestin une prise de position autoritaire contre ceux qui critiquaient Augustin. Le Pape ne se prononça pas sur les questions dogmatiques impliquées, mais il envoya aux évêques du Sud des Gaules une lettre comportant ce qui semble être à cette époque le point de vue dominant autant qu’officiel de l’Occident sur Augustin : « Avec Augustin, que tous les hommes où qu’ils se trouvent ont aimé et honoré, nous sommes toujours restés en communion. Qu’un arrêt soit donné à cet esprit de dénigrement, qui est malheureusement en train de croître ! »
Les enseignements d’Augustin sur la Grâce continuèrent pourtant à provoquer des turbulences dans l’Eglise des Gaules pendant tout le cinquième siècle. Cependant, les esprits les plus sages des deux côtés de la controverse s’exprimèrent avec modération. Ainsi, même Prosper d’Aquitaine, le disciple éminent d’Augustin dans les première années qui suivirent la mort de ce dernier, admit dans un de ses ouvrages de défense Réponses aux Capitula Gallorum, VIII) qu’Augustin parle avec trop de rudesse -“durius”- lorsqu’il dit que Dieu ne désire pas que tous les hommes doivent être sauvés. Et son dernier livre (4), aux alentours de 450, L’Appel des Nations (De vocatione omnium gentium ), révèle que son propre enseignement s’adoucit considérablement avant sa mort.
Ce livre se donne pour but “de rechercher quelle restriction et modération nous devons maintenir dans nos vues sur ce conflit d’opinions” (Livre I, 1 ), et l’auteur essaye réellement d’exprimer la vérité sur la grâce et le salut d’une manière à satisfaire les deux côtés et mettre si possible un terme à la dispute. En particulier, il met en lumière que la Grâce ne contraint pas l’homme, mais agit en harmonie avec la libre volonté de l’homme. Exprimant l’essence de son enseignement, il écrit : “ Si nous abandonnons totalement toutes les querelles qui jaillirent du feu de disputes immodérées, il deviendra clair que nous devons tenir comme certains trois points dans cette question. Premièrement, nous devons confesser que Dieu désire bien que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. Deuxièmement, il ne peut y avoir aucun doute que tous ceux qui réellement parviennent à la connaissance de la vérité et au salut, le font non pas en vertu de leur propre mérite mais par l’aide efficace de la Divine Grâce. Troisièmement, nous devons admettre que la compréhension humaine est incapable de sonder la profondeur des jugements de Dieu” (Livre II, 1). Ceci est essentiellement la version “réformée” (et considérablement amélio-rée) de la doctrine d’Augustin qui prévalut finalement au Concile d’Orange soixante-quinze années plus tard et apporta une fin à la controverse.
Le principal des Pères de la Gaule après saint Cassien à maintenir la doctrine orthodoxe de la synergie fut saint Fauste de Lérins, plus tard évêque de Rhegium (Riez). Il écrivit un traité Sur la grâce de Dieu et le Libre Vouloir dans lequel il attaque à la fois le “pernicieux instructeur” Pélage d’un côté et l’“erreur du prédestinatianisme” de l’autre (visant le prêtre Lucidus). Comme saint Cassien, il voit la grâce et la liberté en parallèle, la grâce toujours coopérant avec le libre-arbitre pour le salut de l’homme. Il compare le libre-arbitre à “une sorte de petit crochet” qui se tend et saisit la grâce : une image qui n’était pas faite pour pacifier les Augustiniens stricts qui insistaient sur une “grâce préventive” absolue. Lorsqu’il écrit à propos des livres d’Augustin au diacre Graccus, il note que même “chez le plus savant des hommes il y a des choses qui peuvent être considérées comme suspectes”; mais il reste toujours respectueux de la personne d’Augustin et l’appelle “le très bienheureux pontife Augustin” (beatissimus pontifex Augustinus). Saint Fauste conserva également le jour de fête du repos du Bienheureux Augustin, et ses écrits incluent une homélie pour cette fête.
Mais même les douces expressions de ce grand Docteur furent trouvées critiquables par les Augustiniens stricts comme l’Africain Fulgence de Ruspe, qui écrivit des traités sur la grâce et la prédestination contre saint Fauste, et la controverse continua longtemps de couver sous la cendre. Nous pouvons voir encore le point de vue orthodoxe sur cette controverse à la fin du cinquième siècle dans une collection de notes biographiques du prêtre Gennade de Marseille, Vies des hommes illustres (une continuation du livre du même nom du bienheureux Jérôme). Gennade, dans son traité Sur les Dogmes Ecclésiastiques , se montre un disciple de saint Cassien sur la question de la grâce et du libre-arbitre, et ses commentaires sur les participants les plus en vue de la controverse nous donne une bonne idée de comment les défenseurs de saint Cassien en Occident regardaient la question quelque cinquante années ou plus après les morts d’Augustin et de Cassien.
A propos de saint Cassien, Gennade dit (§ 62) : « Il écrivit à partir de son expérience, dans un langage vigoureux, ou pour parler plus clairement, avec le sens derrière chaque mot et l’action derrière chaque discours. Il couvrit le terrain entier des directions pratiques, pour toutes les sortes de moines.» Alors suit une liste de ses œuvres, avec toutes les Conférences mentionnées par leur nom, ce qui constitue l’un des plus longs chapitres du livre. Rien n’est dit spécifiquement sur son enseignement sur la grâce, mais saint Cassien est clairement présenté comme Père Orthodoxe .
Au sujet du livre de Prosper, d’autre part, Gennade écrit (§ 85) : « Je considère comme venant de lui un livre anonyme contre certains des ouvrages de Cassien que l’Eglise de Dieu a jugés salutaires, mais qu’il flétrit comme étant nocifs, et de fait, certaines des opinions de Cassien et de Prosper sur la grâce de Dieu et le libre-arbitre diffèrent les unes des autres » . Ici l’Orthodoxie de l’enseignement de Cassien sur la grâce est clairement proclamée, et il est constaté que celui de Prosper en diffère, mais sa critique de Prosper reste néanmoins douce.
Concernant saint Fauste, Gennade écrit (§ 86) : « Il publia un excellent travail, Sur la grâce de Dieu par laquelle nous sommes sauvés, dans lequel il enseigne que la grâce de Dieu invite toujours, précède et aide notre vouloir, et quel que soit le gain que puisse atteindre notre liberté de vouloir dans ses effets pieux cela n’est point de son propre mérite, mais le don de la grâce. » Et plus loin, après avoir commenté ses autres livres : « Cet excellent instructeur en qui nous croyons avec enthousiasme et que nous admirons ». Clairement, Gennade défend saint Fauste comme Père orthodoxe, et en particulier le défend contre l’accusation (souvent formulée aussi contre saint Cassien) qu’il dénie la “grâce préventive”. Les disciples d’Augustin ne purent jamais comprendre que la doctrine orthodoxe de la synergie ne dénie absolument pas “la grâce préventive”,mais enseigne seulement sa coopération avec le libre-arbitre. Gennade (et saint Fauste lui-même) mirent un point tout spécial à affirmer cette croyance en la “grâce préventive”.
Regardons maintenant ce que Gennade dit d’Augustin lui-même; Il faut se rappeler que ce livre fut écrit dans les années 480 ou 490; lorsque la controverse à propos de l’enseignement sur la grâce d’Augustin était vieille d’une soixantaine d’années, que les exagérations de cette doctrine avaient été largement exposées et abondamment discutées, et que les conséquences douloureuses de ces exagérations étaient devenues évidentes dans la doctrine déjà condamnée du prédestinatianisme de Lucidus.
“Augustin d’Hippone, évêque d’Hippone Regiensis, un homme réputé dans le monde entier pour ses connaissances à la fois profanes et sacrées, sans défaut dans la foi, pur dans la vie, qui écrivit des livres en si grand nombre qu’ils ne peuvent être tous rassemblés. Qui peut se vanter de posséder tous ses ouvrages ou bien d’avoir lu avec tant de diligence qu’il a pu lire tout ce qu’Augustin écrivit ?” A cet éloge d’Augustin, quelques uns de ses manuscrits ajoutent une cri-tique : « Voilà pourquoi, selon la véracité du proverbe de Salomon, dans la multitude des mots on ne peut manquer de pécher (§ 39) » La critique d’Augustin (qu’elle appartienne à Gennade lui-même ou à un copiste tardif) n’est pas moins douce que celle des saints Cassien et Fauste, se contentant de signaler que l’enseignement d’Augustin n’est pas parfait. Clairement, les porte-paroles d’une confession pleinement orthodoxe de la Grâce au cinquième siècle en Gaule ne considéraient pas autrement Augustin que comme un grand instructeur et un Père, même s’ils trouvaient nécessaire de signaler ses erreurs. Cela a continué à être l’attitude orthodoxe envers Augustin jusqu’à nos jours.
Au commencement du sixième siècle la controverse sur la grâce s’était concentrée dans la critique de l’enseignement de saint Fauste, dont le “petit crochet” du libre-arbitre continuait de troubler les disciples d’Augustin avec leur esprit toujours hyper-rationnel. Toute la controverse finalement arriva à sa fin grâce surtout aux efforts d’un homme dont la position favorisa tout spécialement la réconciliation finale des deux parties. Saint Césaire, Métropolite d’Arles, était un moine du monastère de Lérins, où il fut parmi les ascètes les plus strictes, et un disciple de l’enseignement monastique de saint Fauste, qu’il ne cessa jamais d’appeler un saint; mais en même temps, il admirait hautement et aimait fort le bienheureux Augustin, et vers la fin il obtint la requête qu’il avait faite à Dieu de pouvoir mourir le jour du repos d’Augustin (il mourut la veille, le 27 août 543). Sous sa présidence, le Concile d’Orange fut réuni en 529, avec quatorze évêques présents et approuva 25 canons qui donnaient une version quelque peu modifiée de l’enseignement sur la grâce du bienheureux Augustin. Les expressions exagérées d’Augustin sur la nature quasi irrésistible de la grâce furent soigneusement écartées, et rien de plus ne fut dit de son enseignement sur la prédestination. D’une manière significative, la doctrine de la “prédestination au mal” (que certains avaient tiré comme fausse “déduction logique” de l’enseignement d’Augustin sur la “prédestination à la mort”) fut spécifiquement condamnée et ses tenants ( “s’il en existe certains qui désirent croire en une chose si mauvaise ”) anathématisés.
La doctrine orthodoxe de saint Cassien et de saint Fauste ne fut pas citée dans ce Concile, mais ne fut pas non plus condamnée; leur enseignement de la synergie fut tout simplement incompris. La liberté de l’homme fut, bien entendu, maintenue, mais dans le cadre du point de vue hyper-rationnel que l’Occident a sur la nature et sur la grâce. L’enseignement d’Augustin fut corrigé, mais la plénitude de l’enseignement plus profond de l’Orient ne fut pas reconnue. Voilà pourquoi l’enseignement de saint Cassien constitue de nos jours une révélation pour les Occidentaux qui cherchent la vérité chrétienne : non pas que l’enseignement d’Augustin, dans sa forme modifiée, soit “faux” (car il enseigne la vérité autant qu’il peut le faire dans son cadre limité), mais parce que l’enseignement de saint Cassien constitue une expression plus profonde et entière de la vérité.
Hiéromoine Séraphime Rose
The place of Blessed Augustine in The Orthodox Church,
Saint Herman of Alaska Brotherhood, Platina, California 1983
traduit de l’anglais par Thierry Cozon (3)
Notes 1ère partie
1) Du Caractère de la Civilisation Européenne , dans Œuvres Complètes de I. V. Kirievsky, Moscou, 1911 vol. 1, pages 188-189 (en russe)
2) Archevêque Philarète de Tchernigov, L’Enseignement Historique des Pères de l’Eglise , Saint Petersbourg, 1882, vol.3, pages 33-34.
3) Hieromonk Seraphim Rose, The place of Blessed Augustine in The Orthodox Church, Saint Herman of Alaska Brotherhood, Platina, California 1983
Notes 2ème partie :
1) Suite du texte publié dans La Voie Othodoxe n°11, pages 43-45.
2) Comment ne pas reconnaître aussi dans ce “cercle” dénoncé par saint Cassien un ancêtre de ces groupes “charismatiques” d’aujourd’hui.
3) Edition de 1911, qui fut très attentive à défendre l’orthodoxie d’Augustin.
4) Certains ont mis en doute l’attribution traditionnelle de ce livre à Prosper, mais récemment les érudits ont confirmé cette attribution d’auteur : cf. la traduction de Prosper par P. De Letter.