
Opinions du Sixième Siècle, Orient et Occident.
Une fois que la controverse sur la grâce eut cessé de troubler l’Occident (l’Orient ne prêta que peu d’attention à elle, son propre enseignement étant protégé et non soumis à une attaque), la réputation d’Augustin demeura stable : il était un grand Docteur de l’Eglise, bien connu et respecté à travers tout l’Occident, moins connu mais respecté également en Orient.
L’opinion occidentale à son sujet peut être perçue dans la manière dont se réfère à lui saint Grégoire le Dialogue, Pape de Rome, un Père orthodoxe reconnu par l’Orient tout autant que par l’Occident. Dans une lettre à Innocent, Préfet d’Afrique, saint Grégoire écrit (ayant à l’esprit, en particulier, les commentaires d’Augustin sur les Ecritures) : « Si vous désirez être rassasié d’une nourriture délicieuse, lisez les livres du bienheureux Augustin, votre compatriote, et ne recherchez pas notre balle en comparaison avec son blé fin » (Epîtres, Livre II, 37). Ailleurs saint Grégoire l’appelle « saint Augustin » (ibidem, 54).
En Orient où il n’y avait que peu de raison de discuter sur Augustin (dont les écrits restaient encore peu connus), l’opinion sur le Bienheureux Augustin peut être vue encore plus clairement à l’occasion de l’événement majeur de ce siècle, lorsque les Pères d’Orient et d’Occident se rassemblèrent pour le cinquième Concile Œcuménique, qui se tint à Constantinople en 553. Dans les Actes de ce Concile, le nom d’Augustin est mentionné plusieurs fois. Ainsi, durant la première cession du Concile, la lettre du saint Empereur Justinien, contenant le passage suivant, fut lue à l’assemblée des Pères : « Nous déclarons de plus que nous nous en tenons fermement aux décrets du quatrième Concile, et qu’ en toute chose nous suivons les saints Pères, Athanase, Basile, Grégoire de Constantinople, Cyrille, Augustin, Proclus, Léon et leurs écrits sur la vraie foi. » (Les Sept Conciles Œcuméniques, Eerdmans ed, p.303 ).
Une nouvelle fois, dans la « Sentence » finale du Concile, lorsque les Pères invoquèrent l’autorité du bienheureux Augustin sur un certain point, ils s’y référèrent de cette manière : « Plusieurs lettres d’Augustin, de la plus religieuse mémoire et qui au devant de tous brilla d’une manière resplendissante parmi les évêques africains, furent lues…. » ( Ibid, p.309 ).
Finalement, le Pape de Rome, Vigilius, qui s’était rendu à Constantinople, mais qui refusa de prendre part au Concile, dans la « Lettre Décrétale » qu’il publia quelques mois plus tard (alors qu’il se trouvait toujours à Constantinople) acceptant finalement le Concile, prit comme exemple de sa propre rétraction le bienheureux Augustin, dont il parle en ces termes: « Il est manifeste que nos Pères, et spécialement le Bienheureux Augustin, qui fut illustre en sa foi dans les Divines Ecritures et un maître dans l’éloquence Romaine, retira certains de ses propres ouvrages, et corrigea certaines de ses propres paroles, et ajouta ce qu’il avait omis et plus tard finalement découvert » ( ibid, p. 322 ).
Il est donc évident qu’au sixième siècle le Bienheureux Augustin était reconnu comme un Père de l’Eglise dont il était parlé en des termes de grand respect, respect qui n’est point atténué par la reconnaissance du fait qu’il enseigna parfois imprécisement et qu’il dut se corriger lui-même.
Dans les siècles suivants, le passage de la lettre du saint Empereur Justinien, où il énumère Augustin parmi les principaux Pères de l’Eglise, fut cité par les écrivains latins dans leurs disputes théologiques avec l’Orient (le texte des Actes de ce Concile n’ayant été conservé qu’en latin), avec l ‘intention précise d’établir l’autorité d’Augustin ainsi que d’autres Pères occidentaux dans l’Eglise Universelle. Nous verrons comment les principaux Pères orientaux de cette période acceptèrent Augustin comme Père orthodoxe, et en même temps comment ils nous léguèrent l’attitude orthodoxe exacte à l’égard des Pères qui, comme Augustin, tombèrent dans certaines erreurs.
Le Neuvième Siècle : Saint Photios le Grand
La théologie du bienheureux Augustin (et non plus sa théologie sur la grâce seulement ) devint controversée pour la première fois en Orient vers la fin du neuvième siècle, en liaison avec le fameux débat sur le Filioque (L’enseignement de la double procession du Saint Esprit : du Père et du fils, et non du Père seulement, comme l’Orient avait toujours professé). Cela occasionna, pour la première fois en Orient, l’examen soigneux de toute la théologie d’Augustin par un Père Grec (saint Photios); car les Pères des Gaules qui s’étaient opposés à lui sur le problème de la Grâce, quoiqu’ils eussent enseigné dans l’esprit oriental, vivaient en Occident et écrivaient en latin.
La controverse du neuvième siècle sur le filioque est un vaste sujet sur lequel un livre fort instructif a été recemment publié (Richard Haugh, Photios et les Carolingiens, Belmont, Mass, 1975). Ici nous nous concentrerons uniquement sur l’attitude de saint Photios envers le bienheureux Augustin. Cette attitude est essentiellement la même que celle des Pères des Gaules du cinquième siècle, mais saint Photios donne une explication plus détaillée de ce qu’est le point de vue orthodoxe à l’égard d’un grand et saint Docteur qui a erré en matière de doctrine.
Dans l’un de ses ouvrage, sa Lettre au Patriarche d’Aquilée (qui était l’un des apologiste du filioque les plus en vue en Occident, à l’époque de Charlemagne), saint Photios répond à diverses objections. A l’affirmation : « Le grand Ambroise, ainsi qu’Augustin, Jérôme et certains autres ont écrit que le Saint Esprit procède également du Fils « , saint Photios rétorque : « Si dix ou même vingt Pères ont dit cela, six cent ou encore une multitude ne l’ont pas dit. Quels sont ceux qui offensent les Pères ? Ne sont-ce point ceux qui, emprisonnant la foi intègre de ces quelques Pères dans certains mots et les plaçant en contradiction avec les conciles, les préfèrent à la foule innombrable (des autres Pères) ? Ou bien sont-ce ceux qui choisissent pour défenseurs tous les autres Pères ? Qui fait offense aux bienheureux Augustin, Jérôme et Ambroise ? Est-ce celui qui les forcent à rentrer en contradiction avec notre commun Maître et Précepteur, ou bien est-ce celui qui, ne faisant rien de semblable, désire que tous suivent le décret du Maître commun ? »
Alors saint Photios présente une objection typique de cette mentalité latine trop souvent bornée dans sa logique : « S’ils enseignent correctement, alors toute personne qui les considère comme Pères doit accepter leurs idées; mais s’ils n’ont pas parlé avec piété, ils doivent être rejetés ensemble avec les hérétiques ». La réponse de saint Photios à cet esprit rationnel est un modèle de profondeur, de sensibilité et de compassion avec lesquels un véritable orthodoxe regarde ceux qui ont erré de bonne foi : « N’y a-t-il point eu de circonstances complexes qui ont forcé beaucoup des Pères à s’exprimer d’une manière imprécise, en partie pour répondre, en s’adaptant aux circonstances, aux attaques d’ennemis, et parfois en raison de l’ignorance humaine à laquelle ils étaient eux aussi exposés ? … Si certains ont parlé avec imprécision, ou même, pour quelque raison inconnue de nous, ont dévié du droit chemin, mais s’ils n’ont pas été contestés et si personne ne les a mis en mesure de connaître la vérité, nous les admettons dans la liste des Pères, tout comme s’ils n’avaient rien dit de tel, en raison de la droiture de leur vie, de leur vertu remarquable et de leur foi irréprochable à tout autre égard. Nous ne suivons pas, cependant, leur enseignement là où ils sont sortis du sentier de la vérité… Quant à nous, sachant que certains de nos Saints Pères et Docteurs se sont écartés de la foi des vrais dogmes, nous n’acceptons pas comme doctrine ces domaines dans lesquelles ils se sont égarés, mais nous embrassons les hommes. Ainsi, également dans le cas où quelqu’un aurait affirmé que l’Esprit procède du Fils, nous n’acceptons pas ce qui s’oppose aux paroles du Seigneur, mais nous ne l’écartons pas non plus du rang des Pères. »
Dans un traité postérieur consacré à la Procession du Saint Esprit, la Mystagogie, saint Photios parle dans le même esprit d’Augustin et des autres qui ont erré en ce qui concerne le Filioque, et de nouveau défend Augustin contre ceux qui voudraient à tort le situer contre la tradition de l’Eglise, exhortant les Latins à couvrir les erreurs de leurs Pères « par le silence et la gratitude » (Photios et les Carolingiens , pp.151-153 ).
Si l’enseignement d’Augustin sur la Sainte Trinité, comme celui sur la Grâce, n’atteint pas son objectif, ce n’est pas tellement qu’il se trouvait dans l’erreur sur un point particulier ; car, en prenant connaissance de l’enseignement oriental sur la Sainte Trinité dans son intégralité, il n’aurait probablement pas enseigné que l’Esprit procède « également du Fils « . C’est plutôt qu’il approcha toute la dogmatique d’un point de vue « psychologiquement » différent, qui n’était pas aussi adéquat que celui de l’approche orientale dans son expression de la vérité sur notre connaissance de Dieu; ici, comme sur la Grâce et d’autres doctrines aussi, l’approche plus bornée des latins n’est pas tant « mauvaise » que « limitée « . Quelques siècles plus tard, le fameux Père oriental, saint Grégoire Palamas, était en mesure d’excuser certaines formulations latines de la Procession du Saint Esprit (tant qu’il n’était pas question de Procession de l’Hypostase du Saint-Esprit), ajoutant : « Nous ne devons pas nous comporter d’une manière aussi inconvenante, nous querellant vainement pour des mots ». Mais même pour ceux qui enseignèrent incorrectement à propos de la Procession de l’Hypostase du Saint-Esprit (comme le supposait saint Photios en ce qui concerne le bienheureux Augustin), s’ils ont enseigné ainsi avant que le sujet ait été débattu partout dans l’Eglise et que la doctrine orthodoxe leur ait été présentée clairement, ils doivent être traités avec clémence et « n’être pas chassés du rang des Pères « .
Le bienheureux Augustin lui-même, devons-nous ajouter, était tout à fais digne de la condescendance aimante que montre saint Photios envers ses erreurs. Dans la conclusion de son livre Sur la Trinité , il écrivit : « Ô Seigneur le seul Dieu, Dieu-Trinité, tout ce que j’ai dit dans ces livres qui soit de Toi, puissent-ils le reconnaîtrent ceux qui sont Tiens, et si quelque chose vient de moi, puisse-t-elle être pardonnée à la fois par Toi et par ceux qui sont Tiens. »
Au neuvième siècle, donc, alors qu’une autre erreur importante du bienheureux Augustin, exposée, devenait sujet à controverse, l’Orient orthodoxe continuait à le considérer comme un Saint et un Père.
Les siècles tardifs : Saint Marc d’Ephèse.
Au quinzième siècle, au concile d’ « Union » de Florence, une situation analogue à celle de l’époque de saint Photios se présenta : Les Latins citèrent Augustin comme autorité (parfois incorrectement) pour des doctrines aussi variées que le Filioque et le purgatoire, et un grand théologien d’Orient leur répondit.
Dans leur première argumentation contre les Grecs en faveur du feu purificateur du purgatoire, les Latins mirent en avant le texte de la lettre adressée par le saint Empereur Justinien aux saints Pères du Cinquième Concile Œcuménique (citée déjà plus haut) afin d’établir l’autorité Ucuménique du bienheureux Augustin dans l’Eglise ainsi que celle d’autres Pères Occidentaux. A cela saint Marc d’Ephèse répondit (dans sa Première homélie sur le feu du purgatoire , § 7) : « En premier lieu vous avez cité certains mots du Cinquième Concile Œcuménique qui déterminent qu’en toutes choses nous devons suivre ces Pères dont vous avez cités les propos, et accepter complètement ce qu’ils ont dit ; parmi ceux-ci se trouvent Augustin et Ambroise qui, soi-disant, enseignent plus expressément que les autres au sujet de ce feu purificateur. Mais ces propos ne nous sont point connus, car nous ne possédons pas le livre des Actes du Concile : voilà pourquoi nous vous demandons de nous le présenter, si vous l’avez dans une version grecque. Car nous sommes très étonnés que dans ce texte Théophile figure également parmi les autres Docteurs; Théophile est connu partout non pour aucun de ses écrits mais pour son infamie, en raison de son fol acharnement contre saint Jean Chrysostome. » (Archimandrite Ambroise Pogodin, Saint Marc d’Ephèse et l’Union de Florence , pp. 65-66, Jordanville, N.Y. 1963)
C’est seulement contre Théophile, et non contre Augustin ou Ambroise, que proteste saint Marc en refusant de le recevoir comme Docteur de l’Eglise. Plus loin dans ce traité (§ 8 et 9), saint Marc examine les citations tirées du « bienheureux Augustin » et du « divin Père Ambroise » (une distinction qui est souvent retenue par les Pères Orthodoxe dans les siècles tardifs), réfutant certaines et acceptant d’autres. Dans d’autres écrits de saint Marc durant ce Concile il utilise les écrits d’Augustin lui-même comme source orthodoxe (bien entendu à partir de traductions grecques de certains de ses ouvrages, réalisées après saint Photios). Dans ses Réponses aux Difficultés et Questions des Cardinaux et autres Professeurs latins (§ 3), saint Marc cite les Soliloques et Sur la Trinité, faisant référence à l’auteur comme « le bienheureux Augustin » et utilisant avec pertinence ses propos contre les Latins au Concile (Pogodin, ouvrage cité pp.156-158). Dans un des écrits, les Chapitres syllogistiques contre les Latins (§ 34), il se réfère même au « divin Augustin » lorsque de nouveau il cite favorablement son Sur la Trinité (Pogodin, ouvrage cité p. 268). Il doit être noté que saint Marc fait bien attention, lorsqu’il cite plus loin un théolo-gienlatin qui n’a point autorité dans l’Eglise Orthodoxe, à ne pas lui donner un quelconque titre d’honneur, que cela soit « bienheureux » ou « divin » ; ainsi, Thomas d’Aquin pour lui est seulement « Thomas le professeur latin » (Ibid, § 13; Pogodin, ouvrage cité, p..251).
Comme saint Photios, saint Marc, voyant que les théologiens latins citaient des erreurs de certains des Pères contre l’enseignement de l’Eglise elle-même, sentit qu’il était nécessaire d’établir l’ensei-gnement orthodoxe concernant les Pères qui ont erré sur certains points. Il fait ceci de la même manière que saint Photios, mais sans se référer à Augustin, dont il essaie de justifier les erreurs et de les placer dans leur meilleur éclairage possible, ni à aucun autre Pères occidental, mais à un Père oriental qui tomba dans une erreur certes non moins sérieuse que celles d’Augustin. Et voici ce qu’écrit saint Marc : « En ce qui concerne les propos qui sont cités du bienheureux Grégoire de Nysse, il vaudrait mieux garder sur eux le silence, et surtout ne pas s’efforcer, pour le salut de notre propre défense, à les dévoiler sur la place publique. Car ce Docteur apparait visiblement en accord avec les dogmes des Origénistes qui assignent une fin aux tourments ». Selon saint Grégoire (continue saint Marc), « il adviendra une restauration finale de tout, et même des démons, afin que Dieu, dit-il, puisse être tout dans tout , selon la parole de l’Apôtre « . Dans la mesure où ces mots ont également été cités, parmi d’autres, nous devons tout d’abord répondre à cela comme nous l’avons reçu de nos Pères. Il est possible qu’il se soit produit certaines altérations et insertions dues à certains hérétiques ou Origénistes… Mais si telle fut bien la vraie opinion du Saint, cela advint lorsque ce point était sujet à dispute et n’avait pas été définitivement condamné et rejeté par l’opinion opposée, comme cela fut exposé au Cinquième Concile Œcuménique; aussi il n’y a rien de surprenant dans le fait que lui, un être humain, erra quant à définir précisément la vérité, alors que la même chose arriva à beaucoup d’autres avant lui comme saint Irénée de Lyon, saint Denis d’Alexandrie et d’autres &Ainsi, ces propos, s’ils furent réellement soutenus par le merveilleux Grégoire concernant ce feu, n’indiquent pas une purification spéciale (comme le voudrait la doctrine du purgatoire… note ed.) mais introduisent une purification finale et une restauration finale de tout; mais en aucune manière ils sont-ils convaincants pour nous qui croyons dans le jugement courant de l’Eglise et sommes guidés par les Divines Ecritures, sans croire ce que chacun des Docteurs a écrit comme son opinion personnelle. Si quelqu’un d’autre a écrit autrement sur ce feu purificateur, nous ne devons point l’accepter » (Première Homélie sur le Feu du Purgatoire , § 11; Pogodin, ouvrage cité, pp.68-69).
D’une manière significative, les Latins furent choqués par cette réponse et déléguèrent leur principal théologien, le cardinal espagnol Jean de Torquemada (l’oncle du fameux Grand Inquisiteur de l’Inquisition espagnole) pour répondre, ce qu’il fit par ces mots : « Grégoire de Nysse, sans aucun doute un des plus grands parmi les Docteurs, transmit de la manière la plus claire la doctrine du feu du purgatoire…; Mais ce que vous dîtes en réponse à cela, qu’un être humain peut se tromper, nous semble très étrange; car Pierre et Paul aussi, et les autres Apôtres, et les quatre Evangélistes étaient également des hommes, sans parler même d’Athanase le Grand, de Basile, d’Ambroise, d’Hilaire et des autres Pères de l’Eglise qui étaient également des hommes et pourraient donc se tromper ! Ne pensez-vous pas que cette réponse que vous nous faires dépasse les bornes ? Car la foi tout entière vacille, et tout l’Ancien et le Nouveau Testament, transmis jusqu’ à nous par des hommes, sont sujets au doute car, si nous suivons votre assertion, il n’était pas impossible pour eux de se tromper. Mais alors que reste-t-il de solide dans les Divines Ecritures? Qu’aurons-nous de stable ? Nous reconnaissons nous-aussi qu’il est possible pour un homme de se tromper en tant qu’être humain agissant selon sa propre puissance, mais tant qu’il est guidé par l’Esprit-Saint et éprouvé par la pierre de touche de l’Eglise dans ces points qui se rapportent à la foi commune d’enseignement dogmatique, alors ce qu’il écrit, nous l’affirmons, est absolument vrai ! » (Réponse des Latins § 4 ; Pogodin, ouvrage cité, pp. 94-95).
La fin logique de cette recherche latine de la « perfection » chez les Saints Pères est, bien entendu, l’infaillibilité papale. Cette position est exactement la même dans sa logique que celle défendue autrefois contre saint Photios comme quoi, si Augustin et d’autres ont enseigné incorrectement sur un point quelconque, alors ils doivent être « rejetés ensemble avec les hérétiques « .
Saint Marc d’Ephèse, dans sa nouvelle réponse à cette déclaration, répète le point de vue orthodoxe qu’« il est possible pour quelqu’un d’être un Docteur et dans le même temps de ne point dire toute chose d’une manière absolument correcte. Pour quelle nécessité sinon les Saints Pères auraient-ils convoqué les Conciles Œcuméniques? » et qu’en de tels enseignements privés (à l’opposé de l’infaillibilité des Ecritures et de la Tradition de l’Eglise) « nous ne devons pas croire d’une manière absolue ou accepter sans examen ». Il rentre alors dans beaucoup de détails, avec de nombreuses citations tirées de son Uuvre, pour montrer que saint Grégoire de Nysse n’enseigna pas en fait l’erreur qui lui est attribuée (qui n’est rien moins que la négation du tourment éternel dans les enfers, et celle du salut universel), et donne comme propos qui font définitivement autorité sur la question ceux d’Augustin lui-même.
« Que seulement les Ecritures Canoniques soient infaillibles, cela est affirmé par le bienheureux Augustin dans les mots qu’il écrivit à Jérôme : « Il convient d’accorder un tel honneur et une telle vénération seulement aux livres de l’Ecriture qui sont appelés’canoniques’, car je crois absolument qu’aucun des auteurs qui les ont écrit n’a erré en quoique se soit …. Mais pour d’autres écrits, combien soit grande l’excellence de leurs auteurs en sainteté et en connaissance, lorsque je les lis, je n’accepte pas leur enseignement comme vérité sur la seule base que c’est ainsi qu’ils ont écrit et pensé « . Ensuite, dans la lettre à Fortunatus : « Nous ne devons pas considérer le jugement d’un homme, quand bien même cet homme ait été orthodoxe et possédât une haute réputation, de la même manière que nous acceptons l’autorité des Ecritures canoniques, au point de considérer comme inadmissible, en raison du respect dû à cet homme, de désapprouver et rejeter quelque chose dans ses écrits s’il nous advenait de découvrir qu’il a enseigné autre chose que la vérité qui, Dieu aidant, a été atteinte par d’autres ou par nous-mêmes; et j’espère que les lecteurs agiront également ainsi envers mes propres écrits » » (Saint Marc d’Ephèse, Seconde Homélie sur le feu du Purgatoire, § 15-16; Pogodin, ouvrage cité, pp.127-132 ).
Ainsi donc, les derniers mots sur le bienheureux Augustin sont ceux d’Augustin lui-même; et l’Eglise orthodoxe à travers les siècles n’ a cessé en fait de le traiter exactement comme il le désirait.
Opinions des temps modernes sur le bienheureux Augustin.
Les Pères orthodoxes des temps modernes ont continué de regarder le bienheureux Augustin de la même manière que le fit saint Marc d’Ephèse, et il n’y eut pas de controverse particulière attachée à son nom. En Russie, au moins depuis le temps de saint Dimitri de Rostov ( début XVIIIème siècle ), l’habitude de se référer à lui comme « le bienheureux Augustin » commença à être bien établie. Ici, disons juste un mot sur cette appellation.
Dans les premiers siècles du Christianisme, le mot « bienheureux » en référence à un homme de sainte vie était utilisé d’une manière plus ou moins interchangeable avec les mots « saint » ou « sacré ». Cela n’était pas le résultat d’une quelconque et formelle « canonisation », qui n’existait pas en ces siècles, mais elle était plutôt basée, avant tout, sur la vénération populaire. Ainsi, saint Martin de Tours (IVème siècle), un saint et thaumaturge avéré, dans des écrits comme ceux de saint Grégoire de Tours (Vlème siècle), est qualifié parfois de » bienheureux » (beatus) et parfois de « saint » (sanctus). Et donc, lorsque qu’Augustin est qualifié au Vème siècle par saint Faustus de Lérins de « le plus bienheureux » (beatissimus), au sixième siècle par saint Grégoire le Grand de « bienheureux » (beatus) et de « saint » (sanctus), au XIXème siècle par saint Photios de « saint » (άγιος), ces titres différents veulent tous dire la même chose : qu’Augustin était reconnu comme faisant partie de ceux qui sont remarquables par leur sainteté et leur enseignement. En Occident, pendant tous ces siècles, le jour de sa fête fut conservé; en Orient (où on ne célébrait pas de fêtes particulières pour des saints occidentaux) il fut simplement regardé comme Père de l’Eglise Universelle.
Au temps de saint Marc d’Ephèse, le mots « bienheureux » devint utilisé pour dénoter un tant soit peu moins d’autorité que les plus grands des Pères, ainsi, il se réfère au « bienheureux Augustin » mais au « divin Ambroise », au « bienheureux Grégoire de Nysse » mais à « Grégoire le Théologien, grand parmi les saints »; mais cela ne veut pas dire qu’il existe un usage constant à ce propos.
Même dans les temps modernes le mot « bienheureux » reste en quelque sorte vague dans son application. Selon l’usage russe, « bienheureux » peut se référer aux grands Docteurs autour desquels il y eut certaines controverses (Augustin et Jérôme en Occident, Théodoret de Cyr en Orient), mais aussi aux fols-en-Christ (glorifiés ou non) ainsi qu’en général aux personnes saintes mais non glorifiées des siècles récents. Même de nos jours il n’y a pas de définition précise de ce que veut dire « bienheureux » dans l’Eglise orthodoxe (à l’opposé du Catholicisme Romain, où la « béatification » est à part entière un processus légal en lui-même), et n’importe quelle personne « bienheureuse » qui a une place reconnue dans le calendrier orthodoxe des Saints (comme l’ont Augustin, Jérôme, Théodoret, et beaucoup de fols-en-Christ) peuvent également être appelés « saints ». Dans l’usage orthodoxe russe on parle rarement de « saint Augustin », mais plutôt toujours du « bienheureux Augustin » . En nos temps modernes il y a eu de nombreuses traductions en grec et en russe des écrits du bienheureux Augustin, et il a commencé à être bien connu dans l’Orient orthodoxe. Certains de ses écrits, à dire vrai, comme ceux de ses traités anti-pélagiens et Sur la Trinité, sont lus avec prudence, la même prudence avec laquelle les croyants orthodoxes lisent Sur l’Âme et la Résurrection de saint Grégoire de Nysse et certains autres de ses écrits.
Le grand Docteur Russe du dix-huitième siècle, saint Tikhon de Zadonsk, cite certains des écrits du bienheureux Augustin (principalement tirés des Soliloques) comme venant d’un Père orthodoxe , bien que sa principale source patristique soit bien sur les Pères d’Orient, et par dessus tout saint Jean Chrysostome (2). Les Confessions d’Augustin occupent une place respectable parmi les livres spirituels orthodoxes en Russie et ont eu même un effet décisif sur le grand reclus du dix neuvième siècle, Georges de Zadonsk, quant à sa renonciation au monde. Lorsque ce dernier était au service militaire, dans sa jeunesse, et menait une vie de plus en plus retirée pour se préparer à entrer dans un monastère, il fut tellement attiré par la fille d’un certain colonel qu’il prit la décision de la demander en mariage. Se remémorant ensuite le désir profond qu’il avait développé d’abandonner le monde, il se retrouva dans un état critique d’indécision et de perplexité, qu’il résolut à la fin en faisant appel au livre patristique qu’il était en train de lire. Il a décrit lui-même ce moment : « J’ai été inspiré d’ouvrir le livre qui reposait sur la table, me disant à moi-même : Je suivrai sur le champ ce qu’il m’indiquera , quoi que cela soit. J’ouvris les Confessions d’Augustin. Je lus : « Celui qui se marie est préoccupé par sa femme et comment lui plaire, mais celui qui ne se marie pas est préoccupé par le Seigneur et comment plaire au Seigneur. Vois la justesse de ceci ! Quelle différence ! Raisonne profondément, choisis la meilleure voie, ne t’attarde pas, décide, suis; rien ne t’entrave. » Je décidai. Mon cœur fut rempli d’un bonheur indicible. Mon âme était dans la joie. Et il me semblait que mon esprit était entièrement ravi dans une extase paradisiaque » (3) . Cette expérience nous rappelle fort la propre expérience du bienheureux Augustin, lorsqu’il fut inspiré d’ouvrir les épîtres de saint Paul et suivit le conseil donné par le premier passage sur lequel tombèrent ses yeux (Confessions, VIII, 12). Il doit être noté que le monde spirituel du bienheureux Georges de Zadonsk était entièrement celui des Pères orthodoxes, comme nous le savons par les livres qu’il lisait : La vie des Saints, saint Basile le Grand, saint Grégoire le Théologien, saint Tikhon de Zadonsk, les commentaires patristiques sur les Ecritures.
Dans les temps modernes, la situation a été la même pour l’Eglise grecque. Le théologien grec du XVIIIème siècle Eustratius Argenti, (4) dans ses traités anti-latins comme le Traité Sur le pain sans levain, utilise Augustin comme autorité patristique, mais il note également qu’Augustin est un des Pères qui tomba dans certaines erreurs, sans cesser toutefois d’être un Père de l’Eglise. A la fin du XVIIIème siècle saint Nicodème l’Hagiorite introduisit la vie du bienheureux Augustin dans son Synaxaire (Collection des Vies des Saints), alors qu’elle n’était pas jusque-là inclue dans les calendriers orientaux et les collections de Vies des Saints. Ce qui n’a rien de remarquable en soi ; Augustin fut l’un parmi des centaines de noms qu’ajouta saint Nicodème au calendrier orthodoxe des Saints très incomplet, dans son zèle à donner une plus grande gloire aux saints de Dieu. Au dix neuvième siècle, avec un zèle similaire, l’Eglise Russe prit le nom d’Augustin à partir du Synaxaire de saint Nicodème et l’ajouta à son propre calendrier. Cela n’était pas une sorte de « canonisation » du bienheureux Augustin, car il n’avait jamais été regardé en Orient comme rien d’autre qu’un Père et un Saint ; mais il s’agissait plutôt d’élargir le calendrier de l’Eglise pour le rendre plus complet : un processus qui est encore en vigueur actuellement.
Au XXème siècle le nom du bienheureux Augustin peut se retrouver dans les calendriers orthodoxes standards, habituellement sous la date du 15 Juin (ensemble avec le bienheureux Jérôme), mais parfois sous la date de sa dormition, le 28 Août. L’Eglise Grecque, en son entier l’a peut être considéré avec moins de réserve que l’Eglise Russe, comme on le voit, par exemple, dans le calendrier officiel de l’une des Eglises grecques « ancien-calendaristes » où il est appelé, non pas le « bienheureux Augustin » comme sur le calendrier russe, mais « Saint Augustin le Grand » (άγιος Αυγύστινος δμέγας)
L’Eglise Russe, cependant, lui porte un grand amour, même si elle ne lui accorde pas le titre de « grand ». L’Archevêque Jean Maximovitch, lorsqu’il devint l’évêque diocésain d’Europe Occidentale, s’attacha à lui montrer une révérence toute spéciale (comme avec de nombreux autres Saints occidentaux); ainsi, il commandita l’écriture d’un office liturgique particulier en son honneur (qui jusqu’à ce jour n’avait point existé dans les Menées en slavon), et cet office fut officiellement approuvé par le Synode des Evêques de l’Eglise Russe Hors Frontières, sous la présidence du Métropolite Anastase. L’Archevêque Jean célébrait ce service chaque année, où qu’il se trouvait, le jour de la fête du bienheureux Augustin.
Peut-être l’évaluation critique la plus équilibrée du bienheureux Augustin, en notre époque, se trouve-t-elle dans la Patrologie de l’Archevêque Philarète de Chernigov, qui a été citée plusieurs fois plus haut. « Il eut une très large influence sur son époque et les temps qui la suivirent. Mais il fut mal compris d’un côté, et de l’autre il n’exprima pas lui-même ses pensées avec précision et donna l’occasion à des controverses » (Vol. III, p. 7). « Possédant un esprit logique et une sensibilité très vive, le docteur d’Hippone n’avait pas, cependant, la même richesse d’esprit métaphysique; dans ses ouvrages on trouve beaucoup d’ingéniosité mais peu d’originalité de pensée, une certaine rigueur très logique mais peu d’idées vraiment sublimes. Qui plus est, on ne peut lui attribuer une profonde éducation théologique. Augustin écrivit à peu près sur tout, exactement comme Aristote, et ses ouvrages excellents ne pouvaient être que ses études systématiques de thèmes et ses réflexions morales • Sa plus haute qualité réside dans cette piété si sincère et profonde qui imprègne toutes ses œuvres (Ibid, p.35) ». Parmi ses écrits moraux que l’Archevêque Philarète considère comme les plus élevés se trouvent les Soliloques, les traités, les lettres et sermons sur la lutte monastique et les vertus, sur le soin des morts, sur la prière aux Saints, sur la vénération des reliques; et bien sûr ses Confessions justement renommées, « qui sans aucun doute peuvent toucher quiconque jusqu’aux profondeurs de l’âme par la sincérité de leur contrition et réchauffer par la chaleur de la piété qui est si essentielle sur le chemin du salut » ( Ibid, p. 23 ).
Les sujets à controverse, dans les écrits dogmatiques du bienheureux Augustin, ont parfois tellement retenu l’attention que l’autre aspect, le côté moral de ses œuvres, a été grandement négligé. Sans aucun doute, leur intérêt premier pour nous aujourd’hui tient précisément au fait qu’elles proviennent d’un Père de la piété orthodoxe : ce dont il était rempli à déborder. Les érudits modernes, en effet, s’affligent souvent qu’un « tel géant intellectuel » ait pu être « un enfant typique de son âge, même dans des domaines où nous ne devrions point l’attendre comme tel », s’exclamant qu' »il est vraiment étrange qu’Augustin s’accommode d’un paysage rempli de rêves, de démons et d’esprits », et que cette acceptation des miracles et des visions « révèle une crédulité qui nous semble aujourd’hui incroyable ». Là, le bienheureux Augustin fausse compagnie aux « sophistiqués » étudiants en théologie d’aujoud’hui; mais il ne fait qu’un avec le simple fidèle orthodoxe, comme avec tous les autres Saints Pères d’Orient ou d’Occident qui, malgré leurs sentiments variés ou leurs différences sur des points théoriques de doctrine, eurent en commun une âme et un cœur profondément chrétiens. C’est cela qui le rend indiscutablement un Père orthodoxe et creuse un abime infranchissable entre lui et tous ses disciples « hétérodoxes » des derniers siècles, mais l’apparente à tous ceux qui s’attachent de nos jours au christianisme véritable, à la sainte Orthodoxie.
Mais sur bien des points de doctrine également, le bienheureux Augustin se révèle un docteur de l’Orthodoxie. Tout d’abord, nous devrions mentionner son enseignement sur le Millénarisme. Après avoir été attiré par une forme plutôt spiritualiste du chiliasme durant ses premières années de chrétien, il devint pendant ses années de maturité l’un des principaux combattant de cette hérésie qui, dans les temps anciens ou modernes, a entraîné tant d’hérétiques dans une lecture trop littérale de VApocalypse de saint Jean contraire à la tradition de l’Eglise. Selon la vraie interprétation orthodoxe, que professa le bienheureux Augustin, les mille années de l’Apocalypse (§ 20:1-6) correspondent au temps total qui s’écoule de la Première Venue du Christ à Sa Seconde Venue, lorsque le diable est en fait « limité » (grandement restreint en son pouvoir de tenter les fidèles) et que les saints régnent avec le Christ dans la vie de la grâce donnée à 1′ Eglise (La Cité de Dieu , Livre XX, § 7-9)
En iconographie, la physionomie du bienheureux Augustin est bien typée. La sans doute plus vieille icône de lui, une fresque du VIème siècle dans la Librairie de Latran à Rome, est indubitablement basée sur un portrait fait de son vivant ; le même visage émacié, ascétique et barbe clairsemée se retrouvent dans une icône du Vllème siècle le montrant ensemble avec le bienheureux Jérôme et saint Grégoire le Grand. L’icône dans un manuscrit de Tours du Xlème siècle est plus stylisée, mais basée de même d’une manière indiscutable sur l’originale. Plus tard les iconographes occidentaux perdirent contact avec l’original (comme cela arriva pour la plupart des saints en Occident), le peignant plus ou moins comme prélat latin médiéval ou moderne.
Note sur les détracteurs contemporains du bienheureux Augustin
La théologie Orthodoxe du vingtième siècle a entrepris un « renouveau patristique ». Sans doute, y a-t-il beaucoup d’éléments positifs dans ce « renouveau ». Certains manuels orthodoxes des siècles récents ont enseigné des doctrines contenant partiellement une orientation et un vocabulaire occidentaux (en particulier romains catholiques), et n’ont pas su apprécier correctement quelques uns des Pères Orthodoxes les plus profonds, tout spécialement ceux des temps les plus proches comme saint Syméon le Nouveau-Thélogien, saint Grégoire Palamas ou saint Grégoire le Sinaïte. Le « renouveau patristique » du vingtième siècle a tout du moins corrigé partiellement ces défauts et libéré les académies et séminaires orthodoxes de certaines de ces « influences occidentales » dont il fallait se dispenser. En fait, cela prolongeait le mouvement moderne de prise de conscience orthodoxe qui avait débuté au dix-huitième siècle et début dix-neuvième avec saint Nicodème l’Hagiorite, saint Macaire de Corinthe, le bienheureux Païssius Velichkovsky, le Métropolite Philarète de Moscou, et d’autres aussi bien en Grèce et qu’en Russie.
Mais il y a eu aussi un aspect négatif dans ce « renouveau patristique ». A certains égards, au XXème siècle, il a été et demeure très largement un phénomène « académique » abstrait, en dehors de la vie réelle, portant la marque de certaines de ces passions mesquines du monde académique moderne : le manque de charité, la suffisance, la morgue supérieure dans la critique des autres, la formation de parties ou de cliques de ceux qui sont « au courant » et savent si telles ou telles idées sont « à la mode » ou pas. Certains étudiants possèdent un zèle tellement excessif pour « le renouveau patristique » qu’ils trouvent de 1′ »influence occidentale » partout où ils regardent; ils deviennent hyper-critiques envers l’Orthodoxie « occidentalisée » des siècles passés, et ont une attitude extrêmement dédaigneuse envers certains des instructeurs orthodoxes les plus respectés de ces siècles (comme ceux des temps présents, ou même de l’antiquité) à cause de leur vues « occidentales ». De tels « zélotes » suspectent peu qu’ils se coupent en fait eux-mêmes du terreau orthodoxe et réduisent la tradition orthodoxe ininterrompue à une petite « ligne de parti » qu’un petit groupe parmi eux partage, soi-disant, avec les Grands Docteurs du passé. Dans ce cas de figure, le « renouveau patristique » s’approche dangereusement près d’une sorte de protestantisme.(5)
Le bienheureux Augustin est devenu ces dernières années une victime de cet aspect négatif du « renouveau patristique ». L’accroissement d’une connaissance théorique de la théologie orthodoxe, à l’époque actuelle (à l’opposé de la théologie des Saints Pères, qui était inséparablement liée à une vie chrétienne) a engendré beaucoup de critiques du bienheureux Augustin pour ses erreurs théologiques. Certains étudiants en théologie se spécialisent même dans l’exercice de « mettre en pièces » Augustin et sa théologie, ne laissant guère aux gens le loisir de croire qu’il puisse encore être un Père de l’Eglise. Parfois de tels étudiants entrent en conflit avec d’autres étudiants en théologie orthodoxe de la « vieille école », qui au séminaire ont étudié et appris certains défauts de la théologie du bienheureux Augustin, mais l’acceptent comme un Père parmi d’autres, ne lui apportant pas une attention spéciale. Ces derniers sont plus proches de l’opinion orthodoxe sur le bienheureux Augustin à travers les siècles, tandis que les premiers sont coupables d’exagérer les défauts d’Augustin plutôt que de les excuser (comme les Pères dans le passé l’ont fait) et, dans leur « exactitude » académique, ils manquent souvent d’une certaine humilité intérieure et de la subtilité qui sont la marque d’une authentique transmission de la tradition orthodoxe de père en fils (et non simplement de professeur à élève). Prenons juste un exemple de cette mauvaise attitude envers le bienheureux Augustin parmi quelques étudiants actuels en théologie.
Un prêtre et professeur orthodoxe d’une école de théologie qui a expérimenté ce « renouveau patristique » donne un cours sur les différences entre la mentalité de l’Orient et de l’Occident. Parlant des « désastreuses distorsions de la morale chrétienne » dans les pays modernes occidentaux, et en particulier d’un faux « puritanisme » et d’un sens de la « perfection », il affirme : « Je ne peux pas remonter à l’origine de cette notion. Je sais seulement qu’Augustin l’introduisait déjà lorsque, sauf erreur de ma part, il dit dans ses Confessions qu’après son baptême il n’a plus eu de désirs sexuels. Je déteste mettre en doute l’honnêteté d’Augustin, mais il m’est absolument impossible d’admettre cette affirmation. Je suppose qu’il affirma cela parce qu’il avait déjà dans l’idée que, dès qu’il serait chrétien, il ne serait plus supposé avoir des pensées charnelles. La conception du christianisme oriental à la même époque était totalement différente ». (La Chronique Hellénique , Nov.11, 1976, p.6).
Ici, Augustin est devenu, tout simplement, un bouc émissaire sur lequel on peut épingler n’importe quelle opinion jugée « non-orthodoxe » ou « occidentale »; toute corruption à l’Ouest doit provenir, comme ultime source, de lui ! Et il est même considéré comme possible, contre toutes les lois de l’équité, de scruter son cerveau et de lui attribuer un type de pensées si primitf qu’il ne pourrait pas même être celui de nos plus frais convertis à l’orthodoxie.
En réalité, bien entendu, le bienheureux Augustin ne fit jamais de telles affirmations. Dans ses Confessions, il parle en toute franchise du « feu de la sensualité » qui était encore en lui, et de « comment je suis encore troublé par cette sorte de démon » (Confessions X , 360 ); et son enseignement sur la morale sexuelle et la bataille contre les passions est en général identique à celui des Pères orientaux de son temps; les deux à la fois sont très différents de l’attitude moderne occidentale que le conférencier voit à juste titre comme erronée et non-chrétienne. [En vérité, cependant, la grâce d’être libéré des tentations charnelles fut accordée à quelques uns des Pères, en Orient si ce n’est en Occident; voir L’Histoire Lausiaque, § 29, où l’ascète Elie d’Egypte, comme résultat à sa Visitation angélique, reçu une telle libération du désir qu’il put dire : « Les passions ne pénètrent plus dans mon esprit »
Nous n’avons pas besoin d’être, à notre tour, trop durs dans notre jugement sur de telles distorsions du « renouveau patristique ». Tant d’idées inexactes et contradictoires, dont la plupart sont en réalité étrangères à l’Eglise, sont présentées de nos jours au nom du Christianisme et même de l’Orthodoxie que l’on peut facilement excuser ceux dont les évaluations et les vues orthodoxes manquent parfois d’équilibre, si tant est que c’est véritablement la pureté du Christianisme qu’ils recherchent sincèrement. Cette étude même sur le bienheureux Augustin, en vérité, nous montre quelle est précisément l’attitude des Pères Orthodoxes envers ceux qui ont erré de bonne foi. Nous avons beaucoup à apprendre de l’attitude généreuse, tolérante et indulgente de ces Pères.
Où se trouvent des erreurs, pour sûr, nous devons tâcher de les corriger; les « influences occidentales » des temps modernes doivent être combattues, les erreurs des Pères anciens ne doivent point être suivies. En ce qui regarde le bienheureux Augustin, en particulier, on ne peut mettre en doute le fait qu’à bien des égards, son enseignement a failli : sur la Sainte Trinité, la grâce et la nature, et d’autres doctrines; son enseignement n’est point « hérétique » mais exagéré, et ce fut les Pères orientaux qui enseignèrent sur ces points les vraies et profondes doctrines chrétiennes.
Pour certains, l’étendue des fautes dans l’enseignement d’Augustin est due à la mentalité occidentale, qui en somme n’a pas saisi la doctrine chrétienne aussi profondément que ne l’a fait l’Orient. Saint Marc d’Ephèse fit aux théologiens latins, à Ferrare-Florence, une remarque particulière qui peut être considérée comme le résumé des différences entre l’Orient et l’Occident : « Voyez-vous avec quelle superficialité vos instructeurs touchent à la signification, et comment ils ne pénètrent pas le sens lui-même, comme le font par exemple saint Jean Chrysostome, saint Grégoire le Théologien et d’autres luminaires universels de l’Eglise ? » (Première Homélie sur le Feu du Purgatoire, § 8: Pogodin, p 66).
Certains Pères occidentaux, bien sûr, comme saint Ambroise de Milan, saint Hilaire de Poitiers ou saint Cassien, pénètrent plus profondément et sont plus dans l’esprit oriental; mais comme règle générale ce sont vraiment les Pères orientaux qui enseignent de la manière la plus perspicace et profonde la doctrine chrétienne.
Mais cela ne nous donne pas le prétexte pour un quelconque « triomphalisme oriental ». Si nous nous glorifions de nos grands Docteurs, gardons-nous de devenir comme les Juifs qui se glorifiaient de leur véritables prophètes qu’ils lapidèrent. (Matt. 23: 29-31). Nous, les derniers Chrétiens, ne sommes point dignes de l’héritage que ces Saints Pères nous ont légué, nous sommes dans l’indignité d’apercevoir même de loin la théologie sublime qu’ils ont à la fois enseigné et vécu; nous citons les grands Docteurs mais nous n’avons pas nous-mêmes leur esprit. En règle générale nous pouvons même dire que ce sont ceux qui crient le plus fort contre « l’influence occidentale » et qui sont les derniers à pardonner à ceux dont la théologie n’est pas « pure », qui sont eux-mêmes les plus infectés par les influences occidentales, souvent d’une manière insoupçonnée. L’esprit de dénigrement de tout ce qui ne s’accorde pas avec la vue « correcte », que cela soit en théologie, iconographie, services liturgiques, vie spirituelle, ou un quelconque autre sujet, est devenu beaucoup trop courant de nos jours, spécialement parmi les nouveaux convertis à la Foi Orthodoxe, chez lesquels il est particulièment inconvenant et donne souvent des résultats désastreux. Mais, même dans les « peuples orthodoxes », cette mentalité est devenue trop répandue (évidemment à cause de l' »influence occidentale ! »), comme on peut le voir en Grèce dans ces récentes et malheureuses tentatives de dénier la sainteté de saint Nectaire d’Egine (de la Pentapole), un grand thaumaturge de notre siècle, parce qu’il a enseigné d’une manière soi-disant erronée certains points doctrinaux.
Aujourd’hui, tous les Chrétiens orthodoxes, qu’ils soient d’Orient ou d’Occident, si seulement ils sont assez honnêtes et sincères pour l’admettre, sont dans une « captivité occidentale » pire que toutes celles qu’ont connues nos Pères dans le passé. Dans les premiers siècles, les influences occidentales ont pu produire certaines formulations théoriques de doctrine qui manquaient de précision, mais aujourd’hui la « captivité occidentale » encercle et souvent gouverne l’atmosphère et le ton mêmes de notre Orthodoxie, qui est souvent « correcte » théoriquement mais manque d’un vrai esprit chrétien, de la saveur indéfinissable du vrai christianisme.
Devenons donc plus humbles, plus aimants et miséricordieux dans notre approche des Saints Pères. Que le sceau de notre continuité avec la tradition chrétienne ininterrompue du passé soit non seulement notre effort d’exactitude quant à la doctrine, mais aussi notre amour pour les hommes qui nous l’ont transmis jusqu’à ce jour, et dont font bien certainement partie le bienheureux Augustin comme aussi saint Grégoire de Nysse, malgré leur erreurs. Soyons en accord avec notre grand Docteur saint Photios le Grand en suivant ses paroles: « Nous ne prenons pas comme doctrine les domaines dans lesquels ils se sont égarés, mais nous embrassons les hommes. »
Et le bienheureux Augustin a vraiment quelque chose à enseigner à notre génération de Chrétiens orthodoxes « précise » ou « correcte », mais froide et indifférente. L’enseignement sublime de la Philocalie est maintenant à la mode, mais combien de ceux qui lisent ce livre ont d’abord appris l’ABC du profond repentir, de la chaleur du coeur, et de la véritable piété orthodoxe qui brillent à chaque page de ces Confessions d’Augustin à juste titre renommées ? Ce livre, l’histoire de la propre conversion du bienheureux Augustin, n’a pas perdu aujourd’hui sa signification; les convertis fervents y trouveront beaucoup de leur propre chemin, à travers le péché et l’erreur, vers l’Eglise Orthodoxe, et une antidote contre certaines des « tentations de convertis » de notre temps. Sans le feu d’un zèle et d’une piété authentiques que contiennent les Confessions, notre spiritualité orthodoxe est une honte et une moquerie, et participe de l’esprit qui précède la venue de l’Antéchrist aussi sûrement que l’apostasie doctrinale qui nous entoure de toutes parts.
« La pensée de Toi agite si profondément l’homme qu’il ne peut être contenté tant qu’il ne Te prie; pour que tu Te hâtes à nous façonner pour Toi-même, car nos coeurs ne trouvent point le repos tant qu’ils ne restent avec Toi » (Confessions I,1).
Hiéromoine Séraphime Rose
1) Suite du texte publié dans La Voie Orthodoxe n° 11, 12 et 13 .
2) cf. Nadejda Gorodetzky, Saint Tikhon of Zadonsk, Crestwood, N.Y. 1976, p. 118
3) Evêque Nicodime, les Ascètes russes des XVIII0 et XIX0 siècles, Moscou, 1909, vol. 7, pp. 542-543
4) cf. Timothy Ware, Eustratius Argenti, Oxford, 1964, pp. 126,128
5) cf. pour la critique de cet aspect du « renouveau patristique » : P. Michel Pomazansky, The Liturgical Theology of Fr. A. Schmemann , The Orthodox Word, 1970, n° 6, pp.260-280.